L'article du mois

Michèle Longour

Nabil et Leyla Antaki, un chemin d’espérance au cœur d’Alep par Michèle Longour

 

Mais pourquoi sont-ils restés dans cet enfer ? Des mois durant, de 2012 à 2016, leurs amis se sont interrogés. Leurs enfants même les ont suppliés. Mais Nabil et Leyla n’ont pas voulu quitter Alep, leur ville, et surtout ses habitants piégés sous le feu de la guerre, abandonnés de tous, sans eau ni vivres ni électricité. Alors, folie ou acte héroïque ? Pour eux, ce n’était que la suite d’un chemin entamé des années plus tôt. Un chemin éclairé par cette parole du Christ dans l’Évangile : Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli (Mt 25, 35).

 

Être « l’Oreille de Dieu »

En 1979, déjà, le jeune couple décide de rentrer à Alep après six ans à Montréal ou Nabil, médecin, a poursuivi une spécialisation en gastro-entérologie. Entre une carrière au Canada et leur Syrie natale, ils n’hésitent pas : « Nous savions que nous serions plus utiles à Alep. » Etre utiles, servir. En 1986, cet appel intérieur porte un premier fruit quand des familles pauvres sont chassées d’un bidonville. Avec les frères maristes d’Alep dont ils sont proches, ils créent une association pour les reloger. Puis ils les accompagnent des années durant. Matériellement, humainement et spirituellement. « Il ne faut pas faire de la bienfaisance mais vivre la solidarité », insiste toujours Nabil. D’abord, créer une relation d’égal à égal pour accompagner l’autre et l’aider à se remettre debout. On baptise leur groupe « L’Oreille de Dieu », parce qu’il répond aux besoins des plus pauvres comme si Dieu lui-même entendait.

 

L’heure des Maristes bleus

Alors, quand arrive le 23 juillet 2012, Nabil et Leyla sont prêts à faire un pas de plus. Depuis un an déjà, la Syrie est en guerre. Ce jour-là, les groupes armés rebelles prennent d’assaut les quartiers est et sud d’Alep, et cinq cent mille personnes se réfugient dans la partie ouest ou vivent les chrétiens. Hommes, femmes et enfants investissent les écoles, les sous-sols et tous les lieux publics. « Il faisait 40°, ils étaient sans eau et sans rien à manger, on ne pouvait pas les laisser la », raconte Leyla. Les maristes ouvrent leurs locaux et portent assistance. Pas le temps de réfléchir. Nabil et Leyla se jettent à corps perdu dans les secours. Leur expérience de solidarité envers les familles chrétiennes pauvres s’avère très précieuse. Désormais, ils aident tous les déplacés, chrétiens ou musulmans. Derrière chaque visage, n’est-ce pas le Christ lui-même qui attend un geste de compassion ? Avec les frères maristes et quelques autres laïcs, ils pilotent soixante-dix bénévoles qui offrent des vivres, de l’eau, du lait, des vêtements, du fuel a un millier de familles. Comme ils portent des t-shirts bleus, on les appelle désormais les « Maristes bleus ».

 

Rester pour semer l’espérance

Et puis, il faut tenir. Durant quatre ans et demi, Alep ouest, privée d’eau, d’électricité, est bombardée quotidiennement. La plupart des amis s’exilent. Alors, Nabil et Leyla s’interrogent. Faut-il rejoindre aux États-Unis leurs deux enfants et cinq petits-enfants ? Conscients du danger mais aussi des besoins, ils refont le choix de rester. Rester pour « semer l’espérance » selon la devise des Maristes. Pour œuvrer au développement humain des jeunes et des familles fracassés par la guerre. A l’hôpital Saint-Louis ou il travaille, Nabil lance un programme pour les civils blessés de guerre. Leyla prend des risques fous pour visiter des familles proches de la ligne de front. Ils trouvent aussi le temps de participer aux huit programmes éducatifs lancés par les Maristes bleus : pour les enfants qui ne vont plus à l’école, pour les illettrés, pour les adolescents, pour les jeunes femmes déplacées qui apprennent la couture, pour les mamans qui ne parlent pas l’anglais, etc. Le 23 décembre 2016, enfin, Alep est réunifiée. La ville est en ruines. « Le plus dur, c’est d’avoir perdu tant de proches, de bénévoles, d’amis », dit Nabil, dont le frere aîné a été tué. Surtout, la tâche est à nouveau immense. « Serons-nous capables de relever les défis ? interroge Nabil Antaki dans sa Lettre d’Alep de mars 2017, aider les déplacés à rentrer chez eux le moment venu ? les chômeurs à trouver un emploi ? les traumatisés à panser leurs blessures ? les désespérés à retrouver l’espoir ? les enfants à vivre leur enfance volée par la guerre ? les gens à pardonner, à se réconcilier ? » Pourtant, ils le savent après ces cinq ans de guerre : plus noires sont les ténèbres, plus vive est la lumière de l’espérance.

 

Mère de famille, Michèle Longour est journaliste. Elle est l’auteur du site reussirmavie.net à l’adresse des jeunes de 15 à 25 ans.