L'œuvre d'art du mois

Retable de Stavelot : La Pentecôte (v. 1160-1170) par Anonyme

A l’ouest du Saint-Empire germanique, l’abbaye de Stavelot, près de Liège, devient, au XIIe siècle, un centre particulièrement brillant. L’abbé Wibald († 1158), dont l’influence fut aussi grande que celle de l’abbé Suger à Saint-Denis, transforme le monastère bénédictin, fondé vers 648 par saint Remacle, en un foyer d’une rare fécondité artistique. Peu de temps après la mort de Wibald, son frère Erlebald († 1192), qui lui a succédé à la tête de l’abbaye, commande un retable que les spécialistes s’accordent à considérer comme l’un des plus beaux exemples de l’art mosan.

La splendeur mosane

L’œuvre témoigne en effet de l’excellence technique à laquelle étaient parvenus les orfèvres et émailleurs de cette région. La Pentecôte s’y déploie sur deux registres : au registre inférieur, groupés deux à deux, les douze Apôtres ; au registre supérieur, le Christ. Derrière l’apparente simplicité de la composition se cache une iconographie savoureusement symbolique. Le thème de la Pentecôte, comme le relevait l’historien de l’art Jean-Pierre Caillet « convenait parfaitement à la table sur laquelle la descente de l’Esprit Saint se voyait invoquée pour la consécration même des espèces de l’eucharistie ». L’œuvre était en effet vraisemblablement l’avers du retable de l’autel majeur de l’abbaye, au revers duquel figurait une très ambitieuse composition d’argent, cuivre et émail, dont ne subsistent plus aujourd’hui que deux médaillons en émail champlevé, Fides (à Francfort) et Operatio (à Berlin). Ces deux allégories du baptême et de l’eucharistie encadraient autrefois une autre représentation, disparue de la Pentecôte. L’ensemble préfigurait ce que les historiens de l’art appellent le style 1200 : une manière qui n’appartient plus à l’esthétique romane, mais ne relève pas encore de celle du gothique. Les Apôtres et le Christ du retable de la Pentecôte, réalisé quelques années plus tard, déploient encore davantage cet art septentrional tout en délicatesse et en élégance. L’œuvre d’un Nicolas de Verdun, pour ne citer que le plus célèbre des créateurs du dernier quart du XIIe siècle, constituera l’aboutissement d’un style qui, en mêlant habilement sources antiques et byzantines, devint le symbole de l’excellence mosane.

Les dons de l’Esprit

La technique du cuivre repoussé et doré sur âme de bois et celle de l’émail champlevé (c’est-à-dire réalisé en creusant le fond pour y incruster de l’émail) qui rehausse les nimbes des Apôtres et du Christ donnent à la sculpture une qualité vibratoire qui s’accorde parfaitement au thème choisi. Toutes les figures sont représentées dans des attitudes subtilement variées. Le souffle de l’Esprit parcourt l’œuvre, atteint chacun des Apôtres, leur donne vie. La diversité des attitudes, des gestes, des expressions, l’animation de ceux que le Christ a appelés à sa suite est, à l’époque de la création de l’œuvre dans le dernier quart du xiie siècle, d’une réelle nouveauté. Les Apôtres ne sont plus stéréotypés, mais individualisés. À tel point qu’il serait presque possible de les identifier. Ils sont agités, sous le souffle de l’Esprit. L’artiste a ainsi représenté, de manière presque littérale, le récit des Actes des Apôtres, lorsque, comme le précise l’inscription latine, « Factus est repente de cealo sonus tamquam advenientis spiritus vehementis replevit totam domus ubi erant sedentes, et repleti sunt omnes Spiritu Sancto », alors qu’ils étaient réunis tous ensemble : Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit (Ac 2, 2-4). Or ces dons de l’Esprit sont nombreux. La variation des attitudes en est le signe, tandis que les sept colonnes qui séparent et encadrent les Apôtres en sont le symbole. Les sept colonnes représentent à la fois les sept piliers de la maison de la Sagesse – et donc, dans une lecture typologique chère aux théologiens médiévaux, une image de l’Église « lieu où fleurit l’Esprit » qu’annonçaient les prophètes –, et les sept dons de l’Esprit. Ces sept dons de l’amour de Dieu, chantés par l’hymne Veni Creator Spiritus, sont sagesse, intelligence, science, force, conseil, piété et crainte. Ce sont les dons qu’avait reçus David et qui préfigurent le Christ : Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur (Is 11, 2). Sans doute, le commanditaire de l’œuvre connaissait-il le Traité des mystères de saint Ambroise qui, s’appuyant sur le texte d’Isaïe, reconnaissait les dons du Saint- Esprit auxquels Thomas d’Aquin, un siècle après la réalisation du retable, consacra une des questions de sa célèbre Somme théologique. L’Esprit répand ses dons. En contemplant ce retable, où les Apôtres, c’est-à-dire l’Église, sous le regard du Christ, reçoivent le souffle de l’Esprit, nous pouvons méditer ce si beau verset de l’Apocalypse : L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement (Ap 22, 17). Approchons-nous donc pour recevoir l’Esprit, pour recevoir cette eau vive, pour boire à cette source. Pour accueillir celui qui procède de l’amour réciproque du Père et du Fils (cf. Jean-Paul II, Dominum et vivificantem), celui qui est la source de tout don, et pour entrer ainsi dans le mystère de la Trinité : au cœur de l’amour.

 Sophie Mouquin Maître de conférences en histoire de l’art moderne (Lille 3)

Retable de Stavelot : La Pentecôte (v. 1160-1170), musée de Cluny, Paris, France © RMN-GP / Jean-Gilles Berizzi.