L'œuvre d'art du mois

Le Sommeil de l’Enfant Jésus (1640-1642) par Lubin Baugin (v. 1610-1663)

Voici le peintre le plus charmant du XVIIe siècle français. Non pas le plus brillant (qui l’emporterait sur Simon Vouet ?) ni le plus élégant (Le Sueur reste le premier) ; le plus profond, le plus savant, moins encore : il lui arrive de dessiner un pied trop menu, un profil trop sec, sans qu’on puisse toujours décider entre invention et négligence. […] Son univers, tout pénétré d’une lumière fine et bleue qui enlève aux êtres leur pesanteur, qui livre des créatures idéales à un rêve de douceur et de tendresse, offre, dans ce siècle où la peinture hésite toujours plus ou moins entre le réalisme et la pompe, un refuge tout de délicate fiction. Regards voilés ; sourires graves, lointains à la Vinci où tremble la silhouette d’un arbre grêle : comment ne pas s’attacher à cette poésie d’une qualité si subtile ? »

Le peintre le plus charmant

Charmant et poétique, Lubin Baugin l’est assurément. Lorsque l’historien de l’art Jacques Thuillier écrivait ce texte, en 1963, Baugin venait à peine d’être redécouvert : trois ans auparavant, Charles Sterling avait révélé son talent dans l’exposition « Peintres de la réalité » où étaient présentées certaines de ses natures mortes. Le peintre excellait dans la représentation des objets inanimés : une économie de moyens, une qualité de silence qui annonçaient déjà l’œuvre de Jean-Baptiste Siméon Chardin († 1779), un siècle plus tard, et dont on peine à comprendre qu’elles soient si longtemps restées dans l’oubli.

Une douce berceuse

Le sujet choisi pour cette œuvre de petit format (36 x 26 cm), Le Sommeil de l’enfant Jésus, ne pouvait mieux convenir à son pinceau, délicat et subtil. Il fallait toute la douceur de sa touche et toute la grâce de son dessin et de son coloris pour réaliser, dans les années 1640-1642, ce tableau ravissant. Le pinceau de velours du Corrège († 1534), l’élégance formelle de Raphaël († 1520) et surtout de Guido Reni († 1642) – que Lubin Baugin imita volontiers, à tel point qu’il fut parfois surnommé, en hommage au maître italien, le « petit Guide » – sont ici évidents, mais Baugin montre aussi un langage pictural très personnel. Il compose son œuvre comme une partition musicale : la délicatesse des accords chromatiques, la subtilité des formes et la science de la composition sont mises au service d’une intimité qui n’est pas tout à fait silencieuse. Jésus sommeille, mais les deux anges, la Sainte Famille, sainte Élisabeth et l’adorable saint Jean Baptiste, qui entourent le berceau où ils contemplent l’enfant endormi, semblent murmurer une berceuse. Peut-être le peintre connaissait-il celle-ci, composée probablement au xiiie siècle, et aujourd’hui surtout célèbre pour son orchestration par Henri Busser en 1896 :

 

Entre le bœuf et l’âne gris

Dort, dort, dort le petit fils,

Mille anges divins, mille séraphins

Volent à l’entour de ce grand Dieu d’amour.

 

Entre les deux bras de Marie

Dort, dort, dort le fruit de vie,

Mille anges divins, mille séraphins

Volent à l’entour de ce grand Dieu d’amour.

 

Entre les roses et les lys

Dort, dort, dort le petit fils,

Mille anges divins, mille séraphins

Volent à l’entour de ce grand Dieu d’amour.

 

Entre les pastoureaux jolis

Dort, dort Jésus qui sourit,

Mille anges divins, mille séraphins

Volent à l’entour de ce grand Dieu d’amour.

 

En ce beau jour si solennel

Dort, dort, dort l’Emmanuel,

Mille anges divins, mille séraphins

Volent à l’entour de ce grand Dieu d’amour.

 

Il dort, mais son cœur veille

La représentation n’a rien de littéral, mais le titre, Le Sommeil de l’enfant Jésus, en est peut-être la reprise. En revanche, Baugin connaissait assurément deux chefs-d’œuvre de Raphaël, la Vierge de Lorette (1509-1510, musée Condé) et la Vierge au diadème bleu (1510-1511, musée du Louvre). Il leur emprunte ce très beau motif de la Vierge levant le voile, dévoilant l’enfant. Tous les regards convergent vers le nouveau-né, vers ce corps offert sur le lit de la crèche, comme il le sera sur le linceul de son tombeau. Le geste de la levée du voile, qui existait déjà dans la mythologie grecque avec Psyché dévoilant l’Amour, s’accordait parfaitement à des œuvres de petites dimensions, souvent italiennes, qui devaient susciter la dévotion privée : Raphaël, Benvenuto Tisi, dit Il Garofalo († 1559), Francesco Trevisani († 1746), Carlo Maratta († 1713), pour n’en citer que quelques-uns, l’utilisèrent à plusieurs reprises, le transformant cependant parfois en motif du recouvrement. Au xviie  siècle, à ce geste tout en délicatesse se substitue volontiers celui de la Vierge faisant un signe de silence, indiquant ainsi à ceux qui entourent l’enfant que ce dernier dort : c’est le cas notamment dans une œuvre d’Annibal Carrache († 1609), copiée en 1605 par le Dominiquin († 1641), et surtout dans le célèbre Sommeil de l’enfant Jésus, chef-d’œuvre de Charles Le Brun († 1690) de 1655, que conserve le musée du Louvre. Mais dort-il ? Méditant sur l’enfant Jésus endormi, saint Alphonse de Liguori (1696-1787), fondateur de la congrégation du Très-Saint-Rédempteur, que l’Église proclama docteur en 1871, écrivait : « Mon cher et saint enfant, vous dormez ; ah ! combien je suis amoureux de votre sommeil ! Le sommeil est l’image de la mort pour les autres hommes, mais pour vous il est le signe de la vie éternelle, puisque vous méritez pour moi le salut éternel lorsque vous êtes endormi. Vous dormez, mais votre cœur veille, et pense à souffrir et à mourir pour moi. »

Le petit enfant de la crèche, que nous contemplons en ce mois de la Nativité, dort mais son cœur veille. Dans la pureté humaine de son cœur d’enfant, il est abandonné au sommeil réparateur. Mais dans l’amour divin du Verbe fait chair, il s’offre déjà au Père pour le salut du monde. « Non, il ne dort pas, ne sommeille pas, le gardien d’Israël » (Ps 120, 4). Comme Marie, Joseph, Élisabeth, Jean Baptiste et les anges, approchons-nous du berceau de la crèche. Contemplons l’enfant et adorons notre Seigneur.

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne (Lille 3)

 

Le Sommeil de l’Enfant Jésus (1640-1642), Lubin Baugin (v. 1610-1663), Paris, musée du Louvre.

 

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