L'œuvre d'art du mois

La Manne par Colin Nouailher (v. 1514-1588)

Apparue au xve siècle, la technique de l’émail peint sur cuivre, qui marque la disparition progressive de celle de l’émail champlevé – lequel consiste à enlever du cuivre pour y incruster de l’émail –, atteint au xvie siècle un niveau d’excellence qui lui permet de rivaliser avec la peinture. L’émailleur appose sur une plaque de cuivre des couches d’émail colorées par des oxydes métalliques : chaque couleur nécessite une cuisson spécifique. Les effets chromatiques et lumineux séduisent les collectionneurs qui apprécient ces pièces raffinées et délicates, témoignant de l’excellence technique des émailleurs.

L’éclat de l’émail peint sur cuivre

Les rois Louis XII, François Ier et Henri II, quelques aristocrates fortunés comme le connétable Henri de Montmorency, amateurs de ce type de production, en assurent la renommée et favorisent les carrières de personnalités artistiques atypiques : Le prétendu Monvaerni, le maître de Louis XII, Nardon, Jean Ier et Jean II Pénicaud, Colin Nouailher, Martin Ydeux, Léonard Limosin, Pierre Reymond, Pierre Courteys, etc. Alors que les premières pièces, au début du xve siècle, sont encore de dimensions modestes et d’ambition picturale assez limitée, celles de la fin du xvie siècle sont d’une qualité exceptionnelle : les portraits de Léonard Limosin sont considérés, de l’avis de tous les spécialistes, comme de véritables chefs-d’œuvre. C’est à cette production de la seconde moitié du xvie siècle qu’appartiennent les œuvres de Colin – parfois prénommé Couly – Nouailher, membre d’une importante dynastie d’émailleurs, et qui se fit une spécialité d’objets en grisaille ou de plaques polychromes représentant volontiers des scènes de l’iconographie religieuse.

La finesse du givre et le goût du miel

La plaque de La Manne, conservée au musée du Louvre, appartient à un ensemble de quatre pièces représentant des préfigurations de l’eucharistie : Abraham et Melchisédech, Les Noces de Cana, La Multiplication des pains, pour l’exécution desquelles, comme l’a démontré Sophie Baratte, spécialiste des émaux peints de Limoges, l’artiste a repris des vignettes publiées par Bernard Salomon dans les Quadrins historiques de la Bible, en 1555. Il n’était pas rare que les émailleurs s’inspirent de modèles gravés (Marcantonio Raimondi ou Albrecht Dürer pour le xvie siècle), sans cependant en réaliser des copies serviles. Dans le cas de La Manne, l’émail, plus encore que la gravure, se prête à la représentation de la scène : en utilisant de multiples points blancs pour représenter la nourriture céleste, l’artiste donne une compréhension immédiate de l’épisode relaté au chapitre 16 de l’Exode, même s’il prend certaines libertés avec le texte. En effet, la manne, cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue, comme le rappelle le Deutéronome (Dt 8, 3), ce pain venu des cieux (Ps 104, 40), est décrite dans l’Exode comme une fine croûte, quelque chose de fin comme du givre (Ex 16, 14) mais aussi comme de la graine de coriandre, de couleur blanche, au goût de beignet au miel (Ex 16, 31) et, dans le livre des Nombres, comme ressemblant à de l’ambre jaune (Nb 11, 7). Les effets lumineux et brillants de l’émail sont particulièrement adaptés à la retranscription de l’épisode. Colin Nouailher joue habilement sur une gamme chromatique réduite : le bleu –  avec de très beaux effets de translucidité sur la robe de la femme de dos au premier plan –, le vert, le brun, et le blanc pur et éclatant de la manne.

Le pain venu des cieux

Le pain venu des cieux est ainsi un don de Dieu, un signe de l’amour de Dieu, de la sollicitude du Père, une nourriture à la fois terrestre et spirituelle, la Mân hou suivant le terme hébreux, qui préfigure le Christ, pain vivant descendu du ciel, chair, donnée pour la vie du monde (Jn 6, 51). En contemplant cette œuvre, nous sommes invités à méditer sur la bonté du Père pour son peuple et sur le Christ, pain de la vie, seul pain qui rassasie, car celui qui vient à moi n’aura jamais faim (Jn 6, 35). Comme les Israélites, nous sommes invités à nous nourrir de la seule vraie nourriture qu’est le Christ. À le contempler dans le pain eucharistique, sous l’apparence humble de l’hostie, qui n’est guère plus grande qu’une graine, mais qui rassasie. Le panis angelorum, le pain des anges, que nous avons la grâce de pouvoir recevoir, quotidiennement. La vraie manne, qui ne cesse d’être donnée. Ainsi, comme le disait le pape Benoît XVI dans l’encyclique Deus caritas est : « Si le monde antique avait rêvé qu’au fond, la vraie nourriture de l’homme – ce dont il vit comme homme – était le Logos, la sagesse éternelle, maintenant ce Logos est vraiment devenu nourriture pour nous, comme amour. L’eucharistie nous attire dans l’acte d’offrande de Jésus. Nous ne recevons pas seulement le Logos incarné de manière statique, mais nous sommes entraînés dans la dynamique de son offrande. L’image du mariage entre Dieu et Israël devient réalité d’une façon proprement inconcevable : ce qui consistait à se tenir devant Dieu devient maintenant, à travers la participation à l’offrande de Jésus, participation à son corps et à son sang, devient union. La « mystique » du Sacrement, qui se fonde sur l’abaissement de Dieu vers nous, est d’une tout autre portée et entraîne bien plus haut que ce à quoi n’importe quelle élévation mystique de l’homme pourrait conduire » (n° 13).

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne (Lille 3)

La Manne (vers 1560-1570), Colin Nouailher (v. 1514-1588), Paris, musée du Louvre.

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