L'œuvre d'art du mois

Adoration des mages (entre 1875 et 1895) par Joseph Rulot (1853-1919)

D’aucuns parmi vous trouveront peut-être surprenant le choix de l’oeuvre de ce mois. Car il pourrait sembler que c’est à peine une œuvre, une simple esquisse. Et pourtant… L’esquisse est la coulisse des arts.

Un diamant brut

J’ai souvenir, étant enfant, d’avoir vu des répétitions de Bérénice à la Comédie Française, où la reine de Palestine jouait à fendre l’âme, en jean, dans une salle morne, envahie de grands coffres de régie, étanchant sa soif à une modeste bouteille d’eau en plastique entre deux répliques brûlantes. Son jeu m’émut plus ce jour-là que sur scène et sous les ovations, car elle était tout entière possédée de son rôle et des mots de Racine, sans falbalas mais dans la grâce de l’inhabitation que recherchent une vie durant les comédiens. Songez aussi aux musicologues qui aiment à observer les partitions originales des musiciens : mille fois rageusement biffées chez Beethoven, ou miraculeusement cristallines et sans ratures de Mozart, comme prises à la dictée du ciel. Ainsi l’œuvre présentée ici est au fond un privilège offert à nos yeux, celui d’entrer dans l’élan pur qui fait advenir une œuvre d’art.

L’argile dans la main du potier

L’esquisse pour cette Adoration des mages de Joseph Rulot est en terre glaise. C’est un matériau lourd, humide et gravide. Tous les modeleurs sentent qu’elle peut porter la vie, qu’elle est la « terre » originelle dans laquelle germent les plantes comme les idées. Contrairement au plâtre ou même au bronze, ce n’est pas un matériau « fabriqué » de main d’homme, issu d’une industrie. Camille Claudel allait en voler la nuit dans les rues de Paris excavées pour travaux qui découvraient ainsi leur trésor argileux sous les pieds du sculpteur. Mais c’est aussi un matériau qui inspire les prophètes depuis toujours dans leur difficile tâche pour décrire l’œuvre du Créateur. On songe entre autres à Jérémie : Ne puis-je pas agir envers vous comme ce potier, maison d’Israël ? dit l’Éternel. Voici, comme l’argile est dans la main du potier, ainsi vous êtes dans ma main, maison d’Israël ! (18, 6, Bible Louis Segond). Mais aussi à Isaïe : Cependant, ô Éternel, tu es notre père ; nous sommes l’argile, et c’est toi qui nous as formés, nous sommes tous l’ouvrage de tes mains (64, 7, idem). Ou encore à saint Paul s’adressant aux Romains : Ô homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé : Pourquoi m’as-tu fait ainsi ? (9, 20, idem). Cette matière est en elle-même comme déjà habitée d’un souffle spirituel.

Surgissement des formes

La terre se travaille à partir d’un pain initial de plusieurs kilogrammes. Rulot en a pris des morceaux – qui sont en quelque sorte l’équivalent de traits de crayons – qu’il assemble, probablement sans structure interne de soutien car cette terre fut cuite et n’aurait pas supporté de corps étranger lors de la rétraction induite par la cuisson. La création, quel que soit l’art, est une question de surgissement. Il n’y avait rien. Puis il y a une forme. Rulot, avec ces morceaux souples de glaise place un socle, puis des personnages. Mais surtout il donne l’impulsion initiale, l’âme, l’idée maîtresse de son œuvre. Alors que discernons-nous à tâtons dans les prémisses de cette œuvre ? Deux personnages à gauche qui sont plus en hauteur. Probablement Joseph au fond, et Marie plus menue, devant. Tendrement penchés sur le petit corps d’un enfant à peine visible. À droite, trois personnages profondément déférents. Celui du fond est plus perceptible quand on voit  l’œuvre au musée d’Orsay, celui du milieu porte une barbe et tend la main probablement pour offrir un présent, et enfin celui qui est devant tient une main contre son cœur et de l’autre fait aussi un geste d’offrande. Au-dessus d’eux, une haute forme s’élève, certainement un ange avec des esquisses d’ailes. Il brandit haut une forme ronde qui est plus que probablement celle de l’étoile qui guida les mages.

Grâce de l’inspiration

Cette œuvre ne nous informera certainement pas sur l’âge des mages, les soieries de leurs costumes ou le nombre de pièces d’or dans leur cassette. En revanche quelle magnifique vision brute, comme le diamant encore dans sa gangue. La sculpture est un art où le corps est profondément engagé, bandé comme l’arc pour la flèche. C’est au cœur de l’esquisse que le sculpteur doit décocher la flèche de sa vision, rapidement, sans circonvolutions. Et ici Rulot dit tout avec quelques pauvres morceaux de terre : dans un immense élan d’amour, Dieu a envoyé son Fils sur terre, il brille comme une étoile pour éclairer les nations, et l’humanité se met à genoux devant cette merveille qui n’a pas de fin. Les détails du modelé, les lissages de surface, la perfection technique pourront toujours venir ensuite. Mais l’événement qui change le monde et lui donne un Sauveur est déjà sous nos yeux. 

 

Fleur Nabert-Valjavec

Sculpteur. Réalise du mobilier liturgique. Ecrit sur l'art dans plusieurs revues notamment dans MAGNIFICAT.

 

Joseph Rulot, Adoration des mages (entre 1875 et 1895), Musée d'orsay, Paris © Dist. RMN-GP / Tony Querrec.