L'œuvre d'art du mois

Songe de Jacob (1650) par Jacques Stella (1596-1657)

La peinture sur pierre dure est relativement rare et toujours signe d’un très grand raffinement. C’est le cas de ce petit panneau peint sur onyx par le Français Jacques Stella, vers 1650. L’artiste appartient, avec Eustache Le Sueur et Laurent de La Hyre, au groupe de l’atticisme parisien, c’est-à-dire des peintres qui, au milieu du XVIIe siècle, développent en France une « perfection de la manière » qui évoque le classicisme des Grecs et donc de l’Attique, région péninsulaire de la Grèce. Défenseur d’un classicisme rigoureux, Jacques Stella réalise ici un véritable chef-d’œuvre de préciosité. Habitué à travailler sur cuivre ou même sur ardoise, techniques qui permettent des effets de lumière particulièrement subtils, son corpus compte aussi plusieurs œuvres sur pierre, de dimensions modestes, où il joue habilement du lapis-lazuli, de l’agate ou encore comme ici de l’onyx, qui composent le fond de scènes volontiers religieuses. Toute l’ingéniosité du peintre repose sur sa capacité à jouer des veines naturelles de la pierre pour ordonner sa composition. Stella se perfectionna peut-être dans cet art lors d’un séjour en Toscane, où la marqueterie et la peinture sur pierre dure s’étaient, depuis le XVIe siècle, développées de manière particulièrement brillante, grâce aux Médicis.  

Entre ciel et terre, Béthel et Penouël

Le panneau d’onyx a sans doute déterminé le choix de l’iconographie : le fond bleuté qui évoque la nuit et les veines dorées qui créent une puissante diagonale servent de cadre crépusculaire à l’échelle où les anges descendent et montent comme dans le songe de Jacob que relate le livre de la Genèse. Il eut un songe : voici qu’une échelle était dressée sur la terre, son sommet touchait le ciel, et des anges de Dieu montaient et descendaient (Gn 28, 12). Les accidents de la pierre, ces merveilleuses « figures », comme on appelait alors les veinages des pierres dures, font toute la poésie de la composition. L’utilisation d’un fond de pierre est ici d’autant plus suggestive que le récit biblique précise que l’oreiller de Jacob est de pierre (cf. v. 11). Dans sa lettre encyclique Deus caritas est (2005), Benoît XVI considère que l’épisode représente « symboliquement, de différentes manières, le lien inséparable entre montée et descente, entre l’eros qui cherche Dieu et l’agapè qui transmet le don reçu ». Le thème de l’échelle de Jacob fut très populaire dans l’art paléochrétien puis dans l’art médiéval. La métaphore de l’échelle comme itinéraire spirituel était en effet commune chez les Pères de l’Église : Grégoire de Nazianze, Jean Chrysostome ou encore Jean Climaque l’utilisèrent abondamment. L’épisode de l’échelle de Jacob ne se limite cependant pas à cette interprétation métaphorique de la vie spirituelle dont la charité constitue, dans L’Échelle du Paradis de Jean Climaque, le sommet. Il permet aussi d’entrer dans le mystère de l’Alliance : « Voici que je suis avec toi ; je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai sur cette terre ; car je ne t’abandonnerai pas avant d’avoir accompli ce que je t’ai dit », assure Dieu à Jacob (v. 15). Cette promesse de l’Alliance permet à Jacob de déclarer que le lieu du songe, Béthel, est vraiment la maison de Dieu, la porte du ciel ! (v. 17). Mais l’œuvre de Stella présente deux églises : si celle de droite peut être identifiée comme Béthel, la maison de Dieu, celle de gauche pourrait être Penouël, la Face de Dieu, lieu de la lutte de Jacob avec l’ange (cf. Gn 32, 23-33) dont la représentation esquissée figure à la gauche du panneau. Ainsi, avec une économie de moyens surprenante, c’est un véritable itinéraire spirituel que le peintre nous offre, et ce chemin est bien une échelle mais c’est aussi une lutte, « symbole de la prière comme combat de la foi et victoire de la persévérance » (Catéchisme de l’Église catholique, § 2 573).

Je suis tien

L’Évangile de Jean, reprenant l’image de l’échelle, permet de comprendre la portée christologique de l’événement : « Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » (Jn 1, 51). La croix du Christ, dont les « bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance » du Père, comme le rappelle le Missel romain, est cette échelle dressée sur le monde entre le ciel et la terre. Nous sommes donc invités à méditer sur le chemin spirituel que nous devons parcourir, mais aussi à entrer plus avant dans la contemplation du Christ en sa passion, lui qui s’est abaissé, qui est descendu, pour nous élever. « Car nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme » (Jn 3, 13). La pierre sur laquelle repose la tête de Jacob et qu’il va oindre est aussi le symbole du Christ, pierre angulaire et oint du Seigneur. Le pape Benoît XVI, qui a établi un lien entre le verset 94 du psaume 118 et l’échelle de Jacob, nous ouvre à une autre interprétation du symbole même de l’échelle et à une compréhension plus profonde encore de ce lien métaphorique de l’onction avec l’épisode de l’échelle de Jacob : « “Tuus sum ego : salvum me fac”. Le texte italien traduit Tuus sum ego “Je suis tien”. La parole de Dieu est comme une échelle sur laquelle nous pouvons monter et, avec le Christ, également descendre dans la profondeur de son amour. C’est une échelle pour arriver à la Parole dans les paroles. “Je suis tien”. La Parole a un visage, est une personne, le Christ. Avant que nous puissions dire “Je suis tien”, il nous a déjà dit “Je suis tien”. »  Je suis à toi, sauve-moi (Ps 118, 94). Puissions-nous, avec le psalmiste, chanter à Dieu que nous sommes à lui et intercéder particulièrement pour ses prêtres, qu’il a appelés à se donner à lui tout entiers et qu’il a oints.  

 

Sophie Mouquin Maître de conférences en histoire de l'art moderne à l'université de Lille. 

Songe de Jacob (1650), Jacques Stella (1596-1657), Los Angeles (USA), Los Angeles County Museum of Art. © Domaine Public