L'œuvre d'art du mois

Samuel sacrant David (1842) par Victor-François-Éloi Biennourry (1823-1893)

Des enluminures médiévales à Chagall en passant par le Caravage, le roi David a été constamment représenté dans l’art ; sa vie mouvementée, son statut d’ancêtre du Christ, son rôle dans la composition des psaumes, son humanité qui fait qu’il est tour à tour celui qui pèche et celui qui vient recevoir la miséricorde, tout se prête à en faire une figure mémorable. Le jeune Victor Biennoury choisit ce passage de l’onction par Samuel pour thème du tableau proposé en 1842 au prestigieux Prix de Rome, qu’il remporta et qui lui valut de passer un an à l’Académie de France à Rome, à la villa Médicis. Revenu en France, Biennoury devint un peintre en vue, auteur de nombreuses commandes publiques sous le Second Empire, notamment pour des églises parisiennes. Son Samuel sacrant David est d’une composition particulièrement lumineuse, harmonieuse et équilibrée. Contrairement à l’illustre précédent commis par Véronèse (v. 1555), Biennoury a resserré la scène, préférant une sorte de portrait de famille à la mise en scène d’un festin. Samuel, tout de blanc vêtu, austère et solennel, attire le regard.

Un choix imprévisible

Le prophète dut avoir une rude journée. Il y avait quelque temps d’ailleurs que tout allait mal, puisque Saül, le roi d’Israël, avait désobéi au Seigneur qui s’était détourné de lui, au grand chagrin de Samuel. Mais ce dernier n’a pas le temps de s’abandonner à sa déception : «Combien de temps encore seras-tu en deuil à cause de Saül? Je l’ai rejeté pour qu’il ne règne plus sur Israël. Prends une corne que tu rempliras d’huile, et pars! Je t’envoie auprès de Jessé de Bethléem, car j’ai vu parmi ses fils mon roi.» Ainsi commence le chapitre 16 du 1er livre de Samuel, et la tâche délicate du repérage de l’oint du Seigneur. Dieu semble avoir pris un malin plaisir à rendre l’histoire farfelue. En effet Jessé présente sept fils : comment choisir ? Samuel, obéissant, les désigne tous, les uns après les autres, et à chaque fois, la réponse est la même : Ce n’est pas lui ! Continue !

C’est simple. Dieu choisit… le huitième. Le huitième ; c’est-à-dire celui qui était absent. Celui aussi qui est différent : on le voit bien sur le tableau de Biennoury, où David, au centre, est plus petit et plus pâle que ses frères, et de surcroît roux, selon la traduction commune — parfois contestée —, en tout cas, sa chevelure le singularise. Cette altérité est frappante lorsque l’on sait que tous les jeunes gens réunis sont frères, et fils de Jessé, l’homme mûr qui se tient juste derrière David et semble le présenter à Samuel. Elle l’est d’autant plus si l’on se souvient où était David pendant que Samuel faisait patiemment passer l’entretien de candidature aux autres. En effet, tandis qu’eux étaient tous réunis avec leur père autour d’un sacrifice, après s’être purifiés, David paissait le troupeau. Samuel l’a fait quérir, l’a attendu, et a reconnu que le Seigneur avait choisi le moins probable de tous les rois — comme le sera, plus tard, l’enfant de la crèche. Le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau. Le Seigneur dit alors: «Lève-toi, donne-lui l’onction: c’est lui!» (1 S 16, 12).

L’onction d’huile

Samuel prit la corne pleine d’huile, et lui donna l’onction au milieu de ses frères (1 S 16, 13). Sans plus attendre, sans poser une seule question à David ni à Jessé, Samuel fait couler l’huile sur le front de David. Elle ruisselle sur les cheveux frisés du jeune homme qui, tête baissée, bras croisés vers le haut, reçoit avec humilité cet honneur. Les frères sont répartis autour de David, en deux groupes inégaux qui complètent à droite Samuel et à gauche Jessé et David, comme autant de spectateurs, regardant presque tous l’événement, sauf un qui, doigt levé, semble commenter. Au premier plan, l’un d’eux est agenouillé : il sert de relais aux sentiments d’admiration et d’étonnement que le spectateur est invité à éprouver. Dans la pénombre du soir, à gauche, le septième frère, main sur un bovidé, rappelle le troupeau confié à David. Biennoury a travaillé avec soin la diversité des postures, presque comme des études anatomiques, de manière à rendre la scène animée sans pour autant tomber dans l’agitation ; les couleurs témoignent de ce même souci d’équilibre sans exubérance. L’onction est solennelle, comme le signale la gravité de Samuel. N’est-ce pas déjà par une onction qu’il avait conféré à Saül la royauté ? Pourtant elle n’a rien de magique. Saül, oint du Seigneur, lui a désobéi ; David, oint du Seigneur, retournera cependant à son troupeau. Il a été oint, en quelque sorte, avant d’être appelé. Il faudra le combat contre Goliath pour que Saül, qui est toujours roi, le remarque vraiment, puis bien des péripéties et deux autres onctions avant que David ne succède à Saül. L’onction est une élection par Dieu, une proposition faite à ces hommes, et non le don soudain de super pouvoirs.

L’onction d’Esprit

En réalité, l’onction est symbolique. D’une part parce que l’huile, comme on le rappelle souvent aux baptêmes, est cet élément qui ne s’efface pas, qui consacre à jamais l’homme à Dieu, et qui répand sa bonne odeur. D’autre part parce qu’elle est le signe de l’Esprit Saint, et ce, de manière explicite, dès l’Ancien Testament. Immédiatement après l’onction, en effet, l’Esprit du Seigneur s’empara de David à partir de ce jour-là (1 S 16, 13). Et ceci grâce à Samuel, que le peintre a pris comme sujet, plus encore que David — le titre de la toile le montre. Samuel, avec l’abnégation et la persévérance que nous avons vues, transmet l’onction, et par elle, l’Esprit. Il est ici un modèle de pasteur, instrument de Dieu qui permet l’élection puis l’envoi de David. Le pape François, s’adressant aux prêtres lors d’une messe chrismale, faisait référence à diverses onctions dans l’Ancien Testament pour affirmer : « On reconnaît un bon prêtre à sa façon d’oindre son peuple ; c’est une preuve claire. Quand nos fidèles reçoivent une huile de joie, on s’en rend compte. »

 

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur en lettres modernes

 

Samuel sacrant David (1842),  Victor-François-Éloi Biennourry (1823-1893),  Paris, école nationale supérieure des Beaux-Arts. © Dist. RMN-GP / image Beaux-Arts de Paris.