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L'œuvre d'art du mois

Saint Benoît ressuscite un enfant (v. 1744) par Pierre-Hubert Subleyras

Messager de la paix, patron de l’Europe, héraut de la foi chrétienne, fondateur de la vie monastique d’Occident, saint Benoît est assurément l’une des plus grandes figures de la chrétienté.

« Ne rien préférer à l’amour du Christ »

La vie et les œuvres de ce béni de Dieu (Benedictus) furent relatées par saint Grégoire le Grand, une trentaine d’années après sa mort, en 593-594. Né à Nursie, en Ombrie, vers 480-490, mort en 563, Benoît est un modèle de sainteté. Dès sa jeunesse, portant « en lui un cœur digne de celui d’un vieillard (par la sagesse) », il quitta Rome qui sombrait dans la décadence et la débauche et « se retira donc, savamment ignorant et sagement inculte », rapporte saint Grégoire. Benoît mène une vie érémitique pendant quelques années, à Subiaco. Rejoint par plusieurs disciples, il fonde des monastères sur les bords du lac. Mais sa réputation de sainteté suscite des jalousies ; contraint de fuir Subiaco, il s’installe au Mont-Cassin, où il est rejoint par sa sœur Scholastique, et établit vers 540 la règle qui allait profondément renouveler la vie monastique en Occident. « Ne rien préférer à l’amour du Christ ! » Voilà le secret de Benoît, qui exhortait les frères : « Prie et travaille, et ne sois pas triste ! » Lors d’un pèlerinage au Mont-Cassin, en mai 1979, saint Jean-Paul II rappelait que « le message de saint Benoît est une invitation à l’intériorité. L’homme doit avant tout entrer en lui-même, il doit se connaître profondément, découvrir en lui l’aspiration à Dieu et les traces de l’absolu. Le caractère théocentrique et liturgique de la réforme sociale proposée par saint Benoît semble répéter la célèbre exhortation de saint Augustin : “Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même, la vérité habite dans l’homme intérieur” (Vera rel., 39, 72). […] Écoutons la voix de saint Benoît : de la solitude intérieure, du silence contemplatif, de la victoire sur l’agitation du monde extérieur, de cette “habitation avec soi-même” naît le dialogue avec soi et avec Dieu qui conduit aux sommets de l’ascèse et de la mystique ».

La puissance de Dieu manifestée

De son vivant, comme après sa mort, Benoît accomplit de nombreux miracles dont nous connaissons aujourd’hui le détail grâce aux récits de saint Grégoire le Grand au vie siècle, puis, entre le IXe et le XIIe siècle, des moines de l’abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire) – où le corps du saint fut déposé au VIIe siècle. Au-delà de l’aspect merveilleux et surnaturel de ces récits, c’est bien la puissance de Dieu qui se révèle. Plusieurs artistes qui ont consacré des cycles entiers, peints ou sculptés, à la vie de Benoît ont accordé une place de choix aux miracles et aux guérisons qui témoignent en effet, pour beaucoup d’entre eux, d’une étonnante correspondance avec ceux qu’accomplirent le Christ et ses disciples : le prisonnier du Goth Tzalla est délivré de prison, un enfant est ressuscité, Placide est sauvé de la noyade, etc. Entre la résurrection du fils d’un paysan qui supplia Benoît de le sauver et la résurrection de Tabitha par saint Pierre (cf. Ac 9, 36-42), ou même la résurrection du fils de la veuve de Naïm par Jésus (cf. Lc 7, 11-17), il existe bien des points communs : dans les trois récits, la foi de celui qui demande le miracle est exemplaire. « Rends-moi mon fils ! » Ce sont la foi et la douleur du père suppliant Benoît qui conduisent le saint à prier pour que l’enfant revienne à la vie.

Un cycle pour les olivétains de Pérouse

Formé à l’art pictural par son père à Saint-Gilles-du-Gard, où sa famille s’était installée pour fuir les troubles religieux qui secouaient le Vaucluse dont elle était originaire, puis par Antoine Rivalz à Toulouse, Pierre-Hubert Subleyras consacra une partie de sa brillante carrière à la peinture religieuse. À Paris puis surtout à Rome où il s’installe en 1728, après avoir remporté le grand prix de l’Académie royale de peinture et de sculpture, et où il demeure jusqu’à sa mort en 1749, il met son talent au service d’une clientèle volontiers ecclésiastique. Le pape Benoît XIV, qu’il portraiture, lui commande, en 1743, un retable pour la basilique Saint-Pierre de Rome, La Messe de saint Basile, qui lui vaut d’être reconnu comme l’un des meilleurs peintres de son temps. Il exécute aussi des œuvres pour des ordres religieux, les hiéronymites de Milan, les camilliens de Rome. Le Saint Benoît ressuscite un enfant, dont le musée du Louvre conserve l’esquisse alors que l’original se trouve dans la basilique Santa Francesca Romana de Rome, fut ainsi réalisé en 1744 pour le couvent des olivétains de Pérouse. Le peintre fait le choix de représenter le moment même du miracle : sous le regard attentif de deux paysans dont le père, au premier plan à gauche, et entouré de cinq de ses compagnons (la tête d’un sixième apparaissant à l’arrière-plan de l’œuvre définitive), Benoît se penche sur l’enfant mort. Rigoureusement construite, dominée par l’éclatante blancheur de l’habit monastique de Benoît et de ses frères, la toile concentre le regard du spectateur sur le geste du saint, plein de tendresse et de sollicitude. Il a pris dans ses mains le visage de l’enfant, représenté comme un nouveau-né nu dans l’esquisse alors qu’il est légèrement plus âgé et vêtu d’un linge dans l’œuvre finale, et se penche sur lui pour lui redonner vie.

« Saint Benoît fut un astre de lumière au milieu de cette nuit obscure de l’histoire », affirmait saint Jean-Paul II en rappelant qu’il avait vécu dans une période secouée « par une terrible crise des valeurs et des institutions ». Bien des parallèles pourraient être établis avec ce que nous vivons aujourd’hui. Demandons donc à saint Benoît, patron de l’Europe, patriarche des moines d’Occident, de nous conduire sur ce chemin exigeant : Ne rien préférer à l’amour du Christ !

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne à l’université de Lille.

Saint Benoît ressuscite un enfant (v. 1744), Pierre-Hubert Subleyras (1699-1749), Paris, musée du Louvre. © Bridgeman Images.