L'œuvre d'art du mois

Le Fils prodigue (1884/1894-1899) par Auguste Rodin (1840-1917)

De profundis clamavi ad te

Chez Rodin, la chair est l’océan des sentiments. Les muscles de bronze font frémir à leur surface l’indicible du mystère humain, comme dans un ressac immobile. On les voit tous. On en voit même qui n’existent pas. Qu’importe l’anatomie puisque c’est d’âme qu’il s’agit ! D’ailleurs, pour modeler ce Fils prodigue, l’artiste utilise le buste et la tête de l’un des Enfants d’Ugolin, un groupe de la Porte de l’Enfer, et il les réunit à de nouvelles jambes et de nouveaux bras. Très coutumier du fait dans la dernière partie de sa vie, Rodin assemble, défait, refait, jusqu’à ce que l’idée qui l’habite advienne dans les corps mêlés. Il a le génie de la palpitation humaine : ce qui vit, ce qui aime, ce qui souffre surgit sous ses paumes et naît dans la terre argileuse. Dans sa cohorte de prisonniers, de pécheurs, de vivants, voici l’un des plus émouvants. Nous ne sommes pas dans l’apaisement du célèbre tableau de Rembrandt. Nous sommes avant.

Tourner le dos à Dieu

Il est jeune, presque un enfant. Les errements ont décharné son corps au point d’en faire saillir les os du bassin. Préfiguration de son squelette, ombre de la mort qu’il a frôlée on ne sait exactement comment mais qu’importe : le malheur de se détourner de son père, pour mieux abandonner le Père, a toujours le même goût mat dans la bouche. Au début, la vie rebelle sans Dieu a le parfum de la liberté. Il y a une joie cruelle à renier l’amour, celui d’un père, celui d’un frère loyal, celui de Dieu. C’est peut-être cela, le péché : piétiner le cœur de l’amour avec des bottes souillées de boue et l’abandonner gisant derrière soi. Déchargé de toute obéissance, de toute obligation, il n’y a plus qu’à s’enfoncer dans une steppe d’herbes sèches et d’arbres sans fruits, mais qui s’arpente à bride abattue sur l’encolure d’une vie que l’on croit toute-puissante. Les excès peuvent danser dans la nuit fauve du « qu’importe », jusqu’aux aubes indifférentes.

Mais pourquoi revient-il ?

Pourquoi se sent-il redevenir fils ?

Peut-être a-t-il été saisi de vertige devant le vide qu’il a creusé jusqu’à son fond ?

Peut-être a-t-il réalisé que tourner le dos à lamour, c’est déjà mourir ?


Ressusciter vivant

Alors ce fils, dur, brillant, glorieux sur la terre et misérable au ciel, va être inondé d’amour. Les entrailles de Dieu vont déverser sur lui le torrent d’amour contre lequel il a construit tous les barrages.

Et son cœur cède.

Il jette ses bras décharnés à cette pluie de feu, dans une cambrure exacerbée qui pourrait briser les os dérisoires de sa colonne vertébrale. Il se jette dans le feu divin qui va le recouvrir, l’envelopper, l’embrasser et l’embraser. Il remet son humanité émondée dans les bras de son Créateur. Tel un arc de bronze, il est tendu, pointé comme une flèche vers la miséricorde divine. Les muscles de son cou, tirés jusqu’à la rupture, ouvrent une bouche assoiffée de vie, d’amour, de pardon. Il ressuscite vivant d’une mort d’autant plus sournoise qu’elle était d’or et de gloire.

Revenir inlassablement

Est-il si loin de nous, cet enfant ? Oh, bien sûr, nous n’avons pas tous son audace dans la faute. Nous serions plus facilement le frère loyal dont le regard s’assombrit durant les retrouvailles parce qu’il est resté et n’en reçoit aucune récompense. Parce qu’il n’a péché que par petits manquements, petites indifférences, petites jalousies, comme celle qui se répand précisément à cet instant dans son cœur comme un poison.

D’aucuns ont cloué le Christ sur une croix. Lui n’enfonce qu’une écharde en cet instant. Mais elle est du même bois.

Lui aussi, il va lui falloir, la colère passée, lever les bras vers l’amour, se réjouir du pardon, oublier son dépit et laisser couler dans son cœur l’amour de son père et l’amour de Dieu. Ce n’est pas une sculpture de Rodin qu’il faudrait, mais deux. Pas un seul fils dans le giron du père par Rembrandt, mais deux. L’aîné et le cadet. De deux dimensions tragiques différentes, certes, mais se retrouvant dans le même sein. Parce que nous aussi, les petits pécheurs qui piétinons d’un pas menu et propre le cœur de Dieu, il nous faut, plusieurs fois par jour parfois, cesser de tourner le dos à l’amour.

 

Fleur Nabert-Valjavec

Sculpteur. Réalise également du mobilier liturgique.
Écrit sur l’art dans plusieurs revues, dont Magnificat.

 

Le Fils prodigue (1884/1894-1899), Auguste Rodin (1840-1917), Los Angeles (CA., USA), LACMA.

© Photo : Domaine public