L'article du mois

Bénédicte Ducatel

L’intelligence de la prière des Heures par Bénédicte Ducatel

Devenir un corps priant

Le grand maître qu’est saint Benoît invite ses frères à être attentifs à leur manière d’être en liturgie : « Considérons, écrit-il, de quelle manière nous devons nous tenir en la présence de Dieu et de ses anges, et livrons-nous à la psalmodie de telle sorte que notre esprit soit d’accord avec notre voix1. »

Se tenir

Souvent, nous envisageons l’expression « se tenir en présence de Dieu » de manière spirituelle. Il faut redresser son âme, tendre vers celui qui nous attire à lui, se présenter sous le meilleur jour possible, etc. Mais songeons-nous à notre corps, à notre attitude physique ? Dieu qui nous a créés, et mieux encore, qui a pris chair de notre chair connaît le langage non verbal qui passe par nos corps. Peut-on se tenir en présence de Dieu, au regard de ce que signifie cette « présence », en nous tenant ­nonchalamment assis, en dansant d’un pied sur l’autre, en laissant traîner notre regard ? « Considérons », dit saint Benoît, la manière dont nous nous tenons lorsque nous prions, seul dans notre chambre ou en communauté. Il ne s’agit ni de raideur ni d’affectation ni surtout d’attitudes stéréotypées, mais d’attention de tout l’être à celui qui se tient près de toi (Ps 120, 5). Une attention amoureuse que rien ne distrait.

Une ritualité

La liturgie des Heures offre un certain éventail de gestes rituels qui ne se retrouvent pas forcément dans la liturgie des sacrements, comme par exemple se signer les lèvres lorsqu’on chante l’introduction du premier office du jour : « Seigneur, ouvre mes lèvres », ou s’incliner lorsqu’on chante le « Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ». Nous ne sommes pas désincarnés et notre corps a besoin de participer pleinement à l’acte de la prière. La ritualité lui offre un espace d’expression qui prend tout son sens lorsque nous sommes rassemblés en communauté, corps ecclésial en prière, mais qui témoigne de notre engagement dans la prière lorsque nous sommes seuls.

Accord parfait

L’objectif est que notre corps, comme notre voix qui est une partie du corps, soit en accord avec notre esprit, d’où la nécessité d’ouvrir la bouche, même lorsque nous sommes seuls. En nous, tout doit concourir à la prière et être « d’accord », au sens d’accordé, comme les différents instruments d’un orchestre, et au sens d’un accord passé en vue d’un but commun. Notre corps, notre voix, nos yeux, notre esprit participent, chacun à sa manière, à la prière. Si nous mettons de côté le corps ou la voix, si nous considérons les gestes et les attitudes comme secondaires, nous tenons dans l’ombre une part de l’être étonnant que Dieu a créé (Ps 138, 14). Or lui nous veut tout entiers. Il veut nous rencontrer et nous sauver tout entiers. Tu ne voulais ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps, dit l’auteur de la lettre aux Hébreux (10, 5). C’est avec ce corps que le Christ a formulé la plus belle des prières, celle qui nous sauve. À nous de mettre notre corps en accord avec notre prière, comme notre esprit est en accord avec notre voix.

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1. Règle, XIX.