Commentaire de la couverture

Un paysage qui est un état d’âme par Pierre-Marie Varennes

Paul Sérusier (1864-1927) était le « penseur » d’un groupe d’artistes, au départ réuni à Pont-Aven en Bretagne autour de Paul Gauguin, groupe qui s’auto-désignera sous le nom de Nabis (en hébreu : « illuminé », « prophète »). Les Nabis s’inscrivaient à l’avant-garde du courant symboliste. À l’aube du XXe siècle, ils s’affirmèrent « pour libérer la peinture de l’esclavage » aussi bien du réalisme académique que de l’impressionnisme. Comme on peut apprendre à le découvrir dans ce paysage de moisson peint en 1903, leur interprétation des « motifs » de la nature est profondément spirituelle. Inspiré par le poème « Correspondances » de Charles Baudelaire, « le Nabi à la barbe rutilante » (ainsi Maurice Denis ­surnommait-il son ami Paul Sérusier) célèbre la nature comme un temple où la vie humaine chemine « à travers des forêts de symboles ». Le paysage que vous contemplez en couverture de votre Magnificat est donc révélation d’une réalité supérieure. Le conflit des couleurs et la superposition des registres y font office de perspective.

Toutes métaphoriques, les trois femmes aux coiffes de Bretonnes au premier plan n’incarnent rien moins que les trois questions les plus fondamentales de la condition humaine, celles que Paul Gauguin déjà posait dans son célèbre tableau fou de 1898. La première femme, la main sur la hanche, qui contemple l’humaine destinée, symbolise la question : « D’où venons-nous ? », la seconde qui coupe les blés : « Qui sommes-nous ? », et la troisième qui lie les gerbes : « Où allons-nous ? » L’arrière-plan verdoyant, rendu volontairement en touches impressionnistes, par dérision, évoque l’univers de la création tel que le non-initié le voit au premier degré : « Pour passer de l’erreur à la vérité, il faut passer par l’ignorance » disait Paul Sérusier. Mais voici la vague d’or de l’océan des blés qui submerge le tableau. Elle symbolise la fusion entre la gloire divine, qui est le premier et le dernier mot du créé, et le destin de l’humanité dans l’histoire, destin qui est d’avoir été semée et d’être promise à être moissonnée. Les blés bientôt coupés et liés en gerbes sont l’avant-garde de cette foule immense, lumineuse, vibrante, qui s’avance pour se fondre dans la gloire de Dieu. Au milieu des épis mûrs qui se présentent à la faucille de la mort, des coquelicots fleurissent en discrètes taches rouges, rappelant que cette moisson est glorieuse d’avoir été sauvée par le sang d’un Dieu qui, de s’être anéanti lui-même, a vaincu la mort.

 

La Moisson, Paul Sérusier (1863-1927), Nantes, musée d’Arts. © Bridgeman Images.