Commentaire de la couverture

Ne me touche pas ! par Pierre-Marie Varennes

Contemporain de Raphaël et de Michel-Ange, Francesco di Cristofano († 1525), dit Franciabigio, fait partie de la florissante confrérie des grands maîtres que la postérité traite comme des petits maîtres. Cette heureuse inadver­tance permet aux amateurs avisés de contempler leurs oeuvres sans en être dissipés par des cohortes de touristes. Voici, en tête de votre Magnificat le détail d’une de ses fresques, illustrant la scène du Noli me tangere. Quelle parole mystérieuse que celle-ci, prononcée par le Christ au matin de Pâques ! Les traductions varient, mais l’origi­nal grec confirme plutôt le sens de : Ne me touche pas ! Marie Madeleine vient d’entendre son prénom proféré d’une voix improbable qui bouleverse son coeur ; éperdue de bonheur l’instant d’après s’être crue à jamais perdue de tristesse, elle reconnaît son Maître bien-aimé vivant ! Elle lance vers lui ses mains pour le saisir, l’embrasser, pour pleurer dans ses bras, pleurer encore toutes les larmes de son corps, mais de joie, de la plus grande joie qui puisse être sur terre, celle de la résurrection… Pourtant voici que la main glorieuse du Christ, à jamais marquée de son stig­mate, lui fait invincible opposition, tandis que l’interdit sacré tombe, catégorique : Ne me touche pas !

Désormais, le Jésus historique va siéger à la droite du Père : il nous sera impossible d’avoir un rapport direct avec lui, rapport qui finirait toujours par le réduire à une expé­rience subjective, à l’illusion produite par le désir que nous avons de « toucher » celui que nous aimons sans l’avoir vu. Certes, il demeure bien présent parmi nous, tous les jours jusqu’à la fin des temps, mais selon un mode nou­veau, le mode sacramentel. Et avant tout par le sacrement de « l’autre ». L’interdit « Ne me touche pas ! » serait alors lié à l’efficacité des sacrements et à la victoire en chacune de nos vies du commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Ne me touche pas ! voudrait alors dire : « Va vers les autres, nos frères et soeurs, et alors oui ! touche-moi ! Ne cesse pas de me tou­cher car ce que tu vas faire au moindre d’entre eux, c’est à moi que tu vas le faire ! » (cf. Mt 25, 40). 

 

Noli me Tangere (détail), Franciabigio (1484-1525), Museo di Cenacolo, San Salvi, Italie.

© Domingie & Rabatti / La Collection.