L'oeuvre d'art du mois

Naissance de la Vierge par Jacopo Bellini (v. 1400-1470)

Ta naissance, ô Vierge Mère de Dieu,

annonce la joie au monde entier.

Car c’est de toi que va naître le Soleil

de justice, le Christ, notre Dieu.

Il a changé le péché en grâce,

et la mort en vie éternelle.

(Antienne du Benedictus)

 

« Du rameau illustre de Jessé a poussé une belle tige, sur laquelle est éclose une fleur au parfum délicieux », chantait une hymne du xiie siècle. Cette fleur, cette aurore qui précède le soleil est une enfant, prénommée Marie, fille d’Anne et de Joachim. Sa naissance est une grande joie dans le ciel. Car c’est d’elle que naîtra le Sauveur.

 

Une fleur au parfum délicieux

Saint Jean Damascène, commentant la fête de la nativité de Marie, célébrée par l’Église le 8 septembre, s’émerveillait : « Puisque la Vierge Marie devait naître d’Anne, la nature n’a pas osé devancer le germe béni de la grâce. Elle est restée sans fruit jusqu’à ce que la grâce eût porté le sien. En effet il s’agissait de la naissance, non d’un enfant ordinaire, mais de cette première-née d’où allait naître le premier-né de toute créature, en qui subsistent toutes choses. Ô bienheureux couple, Joachim et Anne ! Toute la création vous doit de la reconnaissance, car c’est en vous et par vous qu’elle offre au Créateur le don qui surpasse tous les dons, je veux dire la chaste Mère qui était seule digne du Créateur. » Les Écritures restent presque muettes sur Marie. Et ce sont les évangiles apocryphes, notamment le Protévangile de Jacques, l’Évangile de la nativité de sainte Marie et l’Évangile de la nativité de Marie et de l’enfance du Sauveur, qui évoquent la naissance, considérée comme miraculeuse en raison de la stérilité d’Anne, de cette enfant qui devint la mère du Sauveur et la mère de tous les vivants.

 

L’élégance renaissante

Le lieu supposé de cette naissance, à Jérusalem, non loin de la piscine de Bethzatha, à la porte des Lions, fit, depuis le vie siècle au moins, l’objet d’une vénération des fidèles. Les artistes, malgré la source apocryphe de la narration, se saisissent de l’événement : à la Renaissance surtout, il favorisa la création de quelques chefs-d’oeuvre, dont la très célèbre fresque de Domenico Ghirlandaio dans la chapelle Tornabuoni de l’église florentine de Santa Maria Novella, en 1485-1490. Mais bien d’autres maîtres s’essayèrent à retranscrire l’épisode, prétexte à saisir la vie quotidienne. Jacopo Bellini, un Vénitien né à l’aube du xve siècle et qui joua un rôle déterminant dans l’histoire de la peinture, ne déroge pas à la règle. Plus encore que de la portée spirituelle de la naissance, si difficile à représenter, c’est de l’attention à la réalité tout en élégance et en raffinement que témoigne son oeuvre, aujourd’hui conservée à la galerie Sabauda de Turin. Mis en scène comme une pièce de théâtre, l’épisode se déroule dans la chambre d’Anne. Bellini fait le choix d’une composition traditionnelle, en frise, ordonnée par le lit disposé sur le plan parallèle de la toile. Anne s’est relevée pour prendre le repas que lui apportent deux servantes, l’une tenant un bol, l’autre un plateau sur lequel est disposé un savoureux morceau de nature morte. Au pied du lit se tiennent deux groupes. L’un, à gauche, est constitué de trois femmes debout qui s’approchent de l’enfant, et dont les attitudes sont autant d’incitation à adorer. L’autre, devant le lit, représente, agenouillées, les deux sages-femmes qui baignent la nouveau-née. L’état de conservation de l’œuvre ne permet plus d’apprécier pleinement les détails de la quotidienneté, mais l’on devine l’attention aux matières, celle des objets comme celle des étoffes.

 

L’allégresse intérieure

Bellini ne se distingue guère des grands maîtres qui avant lui avaient représenté l’épisode ; Giotto ou Pietro Lorenzetti, pour ne citer que deux des plus célèbres maîtres du xive siècle, tous décrivent, minutieusement, des intérieurs contemporains. Mais chez Bellini, le cadre architectural est réduit à sa plus simple expression et Anne n’est pas représentée, comme si souvent, allongée. Elle s’est redressée. Elle s’apprête à prendre la coupe que lui présente l’une des servantes. Ses mains sont jointes, comme celles d’une des femmes venues célébrer avec elle la naissance. La joie de l’enfantement est silencieuse. Les regards sont majoritairement tournés vers l’enfant que l’on s’apprête à baigner. Même le chien qui, couché au pied du lit d’Anne, symbolise la fidélité, semble la regarder. Veiller. L’allégresse de l’événement est intériorisée. Anne sait-elle, ses amies, ses servantes, les sages-femmes savent-elles que cette toute petite enfantera le Sauveur, que par elle viendra le Soleil de justice ? qu’un glaive transpercera son coeur ? La chambre d’Anne est une sorte de lieu intermédiaire entre ciel et enfer, entre la joie céleste, immense, et la colère de Satan : « Ô quels trésors apporte au Ciel et à la terre la naissance de Marie ! Le démon frémit de rage et de désespoir, parce que, dans Marie, il voit Celle qui doit l’écraser et le confondre. Au contraire, les anges et les bienheureux font retentir la voûte des cieux de chants d’allégresse en voyant naître une Reine » (saint Curé d’Ars).

 

■■ Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne (Lille 3)

Naissance de la Vierge, Jacopo Bellini (v. 1400-1470), galerie Sabauda, Turin, Italie.

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