L'œuvre d'art du mois

La guérison des dix lépreux par Codex aureus d’Echternach

Les lettres qui accompagnent les enluminures sont toutes d’or, d’où le nom de Codex aureus, « cahier d’or », donné à cet évangéliaire réalisé à Echternach, dans la première moitié du XIe siècle. Le texte du temps liturgique de ce mois est celui de Marc (1, 40-45) où Jésus guérit un lépreux qui s’en va répandre partout la nouvelle. Il est cependant moins prisé par l’iconographie que celui de Luc (17, 12-19) où dix lépreux s’adressent à Jésus, et qu’illustre justement le Codex. À travers deux images juxtaposées, qui fonctionnent comme des vignettes de bande dessinée – et ont d’ailleurs recours à l’insertion de légendes –, le moine anonyme a raconté une histoire en plusieurs temps. Les deux fonds différents, le rouge de la ville et le vert de ce qui serait une campagne, ou un extérieur, permettent de délimiter deux scènes tout en ménageant, par les couleurs, une harmonie générale.

Rester à l’écart

Les lépreux sont venus voir Jésus : ils sont ici pitoyablement représentés, comme un groupe presque indistinct de plaies, de mains tendues, de visages implorants, dos courbés, genoux fléchis en une attitude de crainte honteuse. La miniature insiste sur la maladie qui faisait d’eux des exclus : toute parcelle de chair visible est recouverte de taches rouges. L’enluminure a bien illustré l’exclusion qui était leur quotidien, en matérialisant une grande distance entre Jésus et ses interlocuteurs, inverse de la proximité entre Jésus et son disciple. Les victimes de la lèpre étaient considérées comme des impurs entre tous, atteints d’un mal qui était vu comme le signe d’un péché terrible que seul Dieu pouvait guérir. La guérison d’un lépreux est donc doublement signifiante. Le lépreux de Marc demande d’ailleurs à être purifié, et dans le texte de Luc, Jésus interroge : « Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? » (v. 17). C’est bien le péché que guérit le Seigneur, la chair restaurée figure la guérison des plaies intérieures.

Revenir

Un seul revint sur ses pas ; Jésus, dans le récit de Luc, insiste douloureusement, presque ironiquement : « Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu » (v. 18), insistance que reprend notre enluminure en notant à gauche « Dix lépreux », et à droite un « Samaritain ». L’histoire des lépreux est celle de toute conversion : trouver le Christ, venir à lui pas toujours par désir de lui mais souvent du fond de la souffrance ; faire l’expérience de la rencontre et d’une guérison ; reconnaître cette guérison et revenir à lui, en se prosternant. La première rencontre n’est ici qu’esquissée. Dans le texte également, elle est discrète ; les lépreux crient vers Jésus : « Prends pitié de nous » (v. 13). De loin, le Seigneur agit, c’est-à-dire qu’il parle en leur demandant un geste : « Allez vous montrer aux prêtres » (v. 14). Cette action suppose la confiance en Jésus, puisqu’on se montrait aux prêtres après la guérison pour qu’ils la constatent. Jésus a demandé une participation au mystère de la guérison ; rien d’autre.

Reconnaître

Le lépreux purifié se prosterne pourtant devant le Christ. Son retour est bien plus que de la politesse, comme le fait comprendre de manière très claire le Codex aureus, fidèle au texte : l’homme est prosterné dans une attitude d’amour. Pour implorer l’intervention du maître, les hommes restaient debout, mais lui, maintenant qu’il est guéri, se prosterne car il a reconnu Jésus. Sa louange le saisit davantage que ne le faisait sa souffrance. « Reconnaître » : dire merci, mais aussi témoigner de la grandeur de cet homme qui, l’ayant guéri, a manifesté sa qualité divine. La taille légèrement plus grande du Christ et le nimbe crucifère permettent de l’identifier : il est Dieu. L’auteur de la miniature est allé plus loin. Il a interprété le texte en dotant Jésus d’un geste symbolique. Alors que dans l’Évangile de Luc Jésus se contente de « dire », et que dans celui de Marc il étend la main et touche l’homme, ici il a la main levée pour bénir. Deux doigts sont dressés, symboles de sa double nature, divine et humaine ; les trois autres, repliés, correspondent à la Trinité, inscrivant au cœur de la petite scène une proclamation de foi.

 Être renvoyé

Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt, lisons-nous dans l’Évangile de Marc (v. 43). Jésus guérissait : l’enseignement du maître qui est rapporté par Marc après les vingt premiers versets, très denses, de son Évangile, est mêlé de ces « signes » que nous appelons souvent « miracles ». Ils confirment tous que Jésus est bien celui que les prophètes avaient annoncé. La rencontre avec le lépreux rassemble les éléments typiques des signes accomplis par Jésus : supplication du malade, foi en Jésus, action efficace de la parole de Jésus, interdiction de parler de la guérison, et, contrairement à ce qu’avait demandé Jésus, proclamation de la puissance du Christ par l’homme (ou, ailleurs, la femme) guéri. Pourquoi ce refus systématique, de la part de Jésus, de l’annonce de la guérison ? L’enluminure le fait d’une certaine façon percevoir. Le Christ a béni, et guéri, dans la première scène : or il bénit à nouveau l’homme tombé à ses pieds, dans une relation beaucoup plus intime, et que l’espèce de fuite des neuf autres vers l’extérieur du cadre rend d’autant plus sensible. Jésus, main ouverte, semble accueillir l’homme qui est revenu. La guérison n’est pas destinée à faire de Jésus une « star » ou un chef ; elle est un moment de conversion pour celui qui en a fait l’expérience, et qui, désormais, appartient au Christ.

La Guérison des dix lépreux, Codex aureus d’Echternach, XIesiècle, Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg, Allemagne. © Germanisches Nationalmuseum, Nürnberg / Avec la collaboration de l’agence La Collection.