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L'œuvre d'art du mois

Saintes femmes au tombeau (XIIIe siècle) par Le Bourget du Lac, prieuré Saint-Laurent

La Visitation, Vierge du Magnificat (1716), Jean Jouvenet (1644-1717), Paris, cathédrale Notre-Dame.

Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Paul Claudel, « La Vierge à midi », 1914

Pour quelques années encore, il ne nous sera pas permis d’entrer à Notre-Dame. D’entrer dans cet admirable sanctuaire pour y contempler Marie. Elle est pourtant là, notre mère. Stabat Mater. Qui d’entre nous ne se souvient qu’en proie aux flammes elle a vacillé mais ne s’est pas effondrée ? Qu’un glaive a transpercé sa voûte mais qu’au-dessus de l’autel la croix n’a cessé d’être dressée ? Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Un nouveau décor pour le chœur

Nous ne pouvons plus entrer, mais nous pouvons contempler encore. Marie, bien sûr ! mais aussi quelques-uns des innombrables chefs-d’œuvre que la foi a suscités pour ce lieu. Combien d’hommes et de femmes ont déposé aux pieds de Marie leurs talents pour que Notre-Dame de Paris soit une épiphanie de la beauté ? Dans la foule des anonymes et des oubliés, un homme a joué un rôle décisif : Antoine de La Porte (1627-1710). Qui connaît aujourd’hui le nom de ce chanoine ? Il fut pourtant l’un des personnages clés de l’histoire de la cathédrale. C’est à lui que nous devons en partie le décor du chœur de la cathédrale au début du XVIIIe siècle. Le projet était ancien : dès 1637, pour remercier la Vierge qui lui avait donné un héritier mâle, Louis XIII avait commandé la construction d’un nouveau maître-autel. Il mourut avant d’avoir vu ce souhait exaucé. Louis XIV, pendant de longues années, laissa le projet paternel en suspens. En 1708, il charge son architecte Robert de Cotte de transformer le chœur ; le chantier est alors bien plus important que celui que Louis XIII avait imaginé. Le jubé est détruit et des stalles, des tableaux, des sculptures et des objets sont livrés, dont l’admirable Vœu de Louis XIII, chef-d’œuvre de Nicolas Coustou, Guillaume Coustou et Antoine Coysevox, qui n’est achevé qu’en 1723. Parallèlement à ce nouvel aménagement du chœur, en 1709, Antoine de La Porte commande aux meilleurs peintres de son temps une série de huit tableaux sur la Vie de la Vierge. Inachevé à sa mort en 1710, l’ensemble est complété en 1717.

Le chant d’un paralysé

Des huit tableaux offerts par le chanoine, seule la Visitation de Jouvenet est encore présentée à la méditation des fidèles : trois toiles disparurent à la Révolution, quatre sont exposées au musée du Louvre. Restituée à la cathédrale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1947, la Visitation est donc le vestige précieux d’un ensemble beaucoup plus ambitieux et fruit de la générosité d’un homme. Elle est aussi le témoignage émouvant d’un peintre alors âgé de 72 ans et paralysé de la main droite. Ironie de l’histoire, quarante-trois ans auparavant Jean Jouvenet avait exécuté pour la cathédrale un May sur le thème de la guérison du paralytique. L’artiste ne fut pas guéri, mais il signa la Visitation « J. Jouvenet. Dextra paralyticus. Sinistra pinxit » : J. Jouvenet, paralysé de la main droite, a peint ce tableau de la main gauche. Il fallait tout le métier d’un peintre comme lui pour exécuter avec tant de talent cette composition où rien ne trahit l’hésitation. Fidèle à sa manière, il élabore une composition qui s’inscrit dans le « grand goût » de son maître Charles Le Brun qu’appréciait tant Louis XIV. La filiation avec les décors versaillais, et notamment avec la Descente du Saint-Esprit qu’il avait peinte en 1709 pour la chapelle du château, est évidente. Gigantesque scène théâtrale représentant au centre la Vierge et sa cousine Élisabeth, l’œuvre est aussi presque intime : l’artiste place, à gauche, assistant à la scène, et le chanoine et lui-même, sans pourtant que ces portraits ne soient d’une réelle fidélité physique. Exécuté un an avant sa mort, ce tableau résonne comme le chant du cygne d’un des meilleurs artistes de Louis XIV, dont Antoine Schnapper disait qu’il fut « le peintre d’une religion dans laquelle Dieu se fait homme ».

Le Magnificat

Mais au-delà de la beauté plastique de l’œuvre, de la science consommée de la composition, du grand langage lyrique, des accords chromatiques éblouissants, ce qui frappe est le choix audacieux de l’iconographie. Dans le corpus des visitations, celle de Jouvenet est profondément originale ; elle ne représente pas seulement la rencontre de Marie et de sa cousine et la reconnaissance, par le tressaillement de l’enfant dans le sein d’Élisabeth, de la naissance à venir de Jésus, elle rend visible le Magnificat, cet admirable chant d’exultation de Marie que semblent accompagner les anges. « Que se trouve en chacun l’âme de Marie pour exalter le Seigneur, que se trouve en chacun l’esprit de Marie qui exulte en Dieu ; si, selon la chair, la mère du Christ est une, selon la foi, toutes les âmes engendrent le Christ ; chacune, en effet, accueille en elle le Verbe de Dieu. [...] L’âme de Marie exalte le Seigneur, et son esprit exulte en Dieu, car, consacrée en âme et en esprit au Père et au Fils, celle-ci adore avec une pieuse affection un seul Dieu, dont tout provient, et un seul Seigneur, en vertu duquel existent toutes les choses. » Citant ce commentaire de saint Ambroise, le pape Benoît XVI précisait que « le saint Docteur, interprétant la parole de la Madone elle-même, nous invite à faire en sorte que dans notre âme et dans notre vie, le Seigneur trouve une demeure. Nous ne devons pas seulement le porter dans le cœur, mais nous devons l’apporter au monde, afin que nous aussi, nous puissions engendrer le Christ pour notre temps ». Chantons avec Marie ce Magnificat et contemplons notre mère pour mieux apporter le Christ au monde.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête. Midi !
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, regarder votre visage,
Laisser le cœur chanter dans son propre langage,

Ne rien dire, mais seulement chanter parce qu’on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée en ces espèces de couplets soudains.

Paul Claudel, Op. cit.


Sophie Mouquin

La Visitation, Vierge du Magnificat (1716), Jean Jouvenet (1644-1717), Paris, cathédrale Notre-Dame. © Fine Art Images / Bridgeman Images