L'oeuvre d'art du mois

Moïse regarde la Terre promise avant sa mort (1928) par Lesser Ury (1861-1931)

Moïse est peut-être le plus connu des personnages de l’Ancien Testament. Son adoption par la fille de Pharaon, son opposition à Pharaon, sa geste de libération des Hébreux esclaves en Égypte, son oeuvre de législateur, son face-à-face avec Dieu ont donné lieu à nombre d’adaptations dans tous les domaines artistiques, qui infléchissent la figure de Moïse vers le spectaculaire ou le fabuleux. Par ailleurs, ce prophète a un rôle clé dans la religion juive aussi bien que dans la foi chrétienne. C’est sur l’aspect le plus énigmatique et le plus spirituel de sa vie que nous invite à méditer Lesser Ury avec son Moïse.

 Visages de Moïse

 Ce peintre allemand, plus connu comme disciple des impressionnistes, a produit essentiellement des scènes citadines. C’est tardivement qu’il se met à représenter des grandes figures de l’Ancien Testament, de format monumental. Le petit pastel (50,5 x 35,5 cm) représentant Moïse regardant la Terre promise serait une copie ou une étude d’un tableau bien plus grand et aujourd’hui perdu, réalisé, de manière assez symbolique, à la fin de la vie du peintre, et au moment de l’ascension au pouvoir d’Hitler. À Moïse, Dieu a donné deux montagnes à gravir : sur l’une, le Sinaï, il a reçu les tables de la Loi ; depuis l’autre, le Nébo, il a contemplé la Terre promise, et il est mort.

  Tu n'y entreras pas (Dt 34, 4)

 La manière est fruste, mais efficace. Le pastel est scindé en deux par les couleurs : à gauche, le ciel, mais aussi la terre, d’un bleu justement céleste, puisque c’est la couleur de la terre promise par Dieu, ruisselant de lait et de miel (Ex 33, 3) ; à droite, une montagne brune à laquelle l’homme paraît appartenir, massif, lui aussi comme modelé de boue et de roche. Il ne se tient pas sur un sommet, car les sommets sont à gauche : on aperçoit des montagnes ou des collines, légères dans la douceur céruléenne, bien dessinées. De celle sur laquelle se tient Moïse on ne voit au contraire qu’une paroi. L’homme qui l’a gravie, et qui est pourtant monté si haut, comme le suggère la distance immense jusqu’au paysage perdu dans le ciel de gauche, n’est pas un vainqueur. Il n’a ni accompli d’exploit, ni été exalté par Dieu au-dessus de son peuple. Il est sur la montagne comme un vaincu, le regard abaissé, les épaules voûtées, la tête courbée, appuyé sur le bâton qui lui permit d’ouvrir les flots ou de faire jaillir l’eau du rocher, signe donc du pouvoir que Dieu lui donnait, mais signe aussi de sa vieillesse et de sa faiblesse physique, à la veille de sa mort. À demi nu, il évoque bien plus un paysan qu’un chef, même si cette simplicité convient bien à la figure rude des prophètes à travers l’Ancien Testament, et même si sa stature de géant lui confère une dignité presque héroïque. Des rais de lumière tombent sur la Terre promise, droits comme des lignes tracées par le doigt même de Dieu : Moïse est dans l’ombre, et la lumière orangée qui s’ouvre dans le ciel comme la présence du Seigneur n’est pas pour lui. À travers ces contrastes mais aussi ces ambiguïtés, le pastel exprime de manière très poignante le mystérieux refus de Dieu.

 Mystère de l’obéissance

 La terre donnée au peuple lui est interdite, à lui, leur guide et leur interprète auprès de Dieu, en raison du manque de fidélité du peuple, nous dit le Deutéronome (32, 48-52). Comme si Moïse, préfigurant le Christ, prenait sur lui les péchés de son peuple. C’est Josué qui fera passer les Israélites en Canaan. Le Moïse de Lesser Ury manifeste ici l’humilité qui est un de ses traits les plus explicites, puisqu’il est décrit comme l’homme le plus humble que la terre ait porté (Nb 12, 3). L’humilité qui l’avait rendu digne de confiance et digne même de séjourner avec Dieu, lui fait accepter de demeurer sur le seuil du pays de Canaan. Paul Claudel, avec la liberté d’interprétation qu’il prend envers les textes bibliques, fait ainsi parler le peuple arrêté au Nébo et grillant d’impatience d’entrer en Canaan : « Il faut bien attendre que le Vieux soit mort. » Dans sa familiarité naïve, la formule exprime la même idée d’aboutissement que celle qu’a peinte Lesser Ury. Moïse est arrivé. Il n’avancera pas un pied. Son bâton même est derrière lui. Le prophète, qui annonce, qui va devant, est aussi le serviteur, celui qui obéit. C’est parce qu’il obéit qu’il est prophète. Lors d’un pèlerinage sur les pas de Moïse, Jean-Paul II parlait de « la montagne d’où Moïse put contempler la Terre promise, sans avoir la joie d’y entrer, mais avec la certitude de l’avoir atteinte. Son regard du haut du Nébo est le symbole même de l’espérance. De ce mont, il pouvait constater que Dieu avait tenu ses promesses ». En 2009, Benoît XVI a poursuivi cette réflexion en nous invitant à prendre Moïse pour modèle : « Nous savons nous aussi que, comme Moïse, nous ne verrons probablement pas le plein accomplissement du plan divin durant notre vie terrestre. Cependant, nous croyons qu’en assumant la petite part qui nous est confiée, dans la fidélité à la vocation que chacun de nous a reçue, nous aiderons à rendre droits les chemins du Seigneur et à accueillir l’aurore de son Royaume. Et nous savons que le Dieu qui a révélé son nom à Moïse comme le gage qu’il serait toujours à nos côtés (cf. Ex 3, 14) nous donnera la force de persévérer dans une espérance joyeuse même au milieu des souffrances, des épreuves et des tribulations. » Moïse regarde vers le bas, mais méditer sa vie et particulièrement ce moment où il achève sa mission au mont Nébo, c’est tourner nos regards vers le haut. 

 

■■ Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes

 

Moïse regarde la Terre promise avant sa mort (1928), Lesser Ury (1861-1931), musée juif, Berlin, Allemagne.