L'oeuvre d'art du mois

Le Christ aux limbes par un suiveur de Jérôme Bosch (v. 1450-1516)

Les limbes : le mot est ancien, qui n’est plus guère connu que par des expressions toutes faites. « Être dans les limbes » signifie n’avoir pas encore d’existence, être dans un état en quelque sorte embryonnaire. La langue nous invite ainsi, en un raccourci expressif, à considérer les limbes non comme une  destination mais comme un point de départ. Les limbes désignent cet « endroit » où les âmes des justes morts avant la résurrection du Christ auraient séjourné dans l’attente de sa venue ; elles sont dites « limbes des patriarches », pour les différencier des « limbes des enfants » de la théologie médiévale, cet entre-deux — sans fondement scriptural ni liturgique — où on a longtemps pensé qu’allaient les âmes des enfants morts sans avoir été baptisés (sur ce point, Benoît XVI a pris position en 2007 dans le sens d’une espérance de salut). Elles correspondent à une sorte de terrain vague de l’au-delà, assez proche des représentations païennes des enfers, et malgré des interprétations théologiques très différentes au cours des siècles, il est souvent admis que l’on y est dans un état de privation de la vision béatifique, mais non dans un état de souffrance.  

 

Limbus : la frange

  On lit dans la lettre aux Éphésiens que Jésus est d’abord descendu dans les régions inférieures de la terre (4, 9) avant de ressusciter. Ainsi la tradition a-t-elle toujours expliqué que le Christ, entre sa mort et sa résurrection, était, comme nous le disons dans le Credo, « descendu aux enfers », pour libérer les âmes en attente dans les limbes et les faire accéder à la vie éternelle. Les limbes permettaient d’articuler le moment divin de la résurrection au temps humain marqué par la succession. Ce tableau d’un suiveur de Jérôme Bosch représente cette rencontre entre Jésus qui a traversé la mort, mais ne s’est pas encore manifesté sur terre, et les âmes des limbes. La figuration du Christ est saisissante : sur un corps presque entièrement nu, marqué des stigmates et de la blessure au côté, et dont l’émaciation exprime la souffrance tout humaine, est drapé le manteau rouge de la royauté, aussi ample que le corps est étroit, aussi somptueux, avec son fermoir précieux, que le corps est pauvre. La croix liturgique, dont la matière ouvragée fait écho au fermoir, complète la représentation de la victoire sur la mort et sur le mal, de manière d’autant plus claire qu’elle se détache sur un fond de lueurs infernales. Nous sommes en effet sous terre, et l’anfractuosité où se presse la foule des défunts est une sorte de caverne interne au monde souterrain. Les hommes qui figurent derrière une seule femme, sans doute Ève, symbole peut-être de l’Église sauvée autant que représentante des âmes, manifestent par leur attitude l’état d’attente qui est le leur. Nul n’a encore franchi la distance qui les sépare du Christ : à tous égards, les limbes sont un endroit et un état intermédiaires.

 

Le Christ et les monstres

 L’univers onirique de Jérôme Bosch et de ses imitateurs ne nous semble pas particulièrement priant. Le regard, devant ce Christ aux limbes, s’attarde spontanément sur les monstres qui constituent en quelque sorte la signature de l’artiste. Autant de petits monstres, autant d’assemblages organiques hétéroclites et difformes. Des pattes, des membres, des ailes, des bustes, des becs, disloqués puis recomposés : nous sommes dans un univers féroce, proprement inhumain, typique de nombreuses représentations de l’enfer. Leurs couleurs, notamment les bleus absents ailleurs, leur bigarrure, leurs contorsions bizarres, l’impudeur de ce qui semble être un petit diable, à gauche devant le Christ, la gueule menaçante d’une sorte de grenouille noire, de l’autre côté, répugnent, et l’on comprend qu’ils aient pu figurer adéquatement le fourmillement du mal et les péchés. On peut penser que les deux monstres qui sont à gauche de la croix, l’un parce qu’il tombe, l’autre parce qu’il se cabre, sont mis en échec par le Roi du monde ; c’est moins évident pour les trois autres. Ceux du premier plan, notamment, ne semblent guère se soucier de la présence divine. La venue du Christ n’a d’ailleurs en rien perturbé le fonctionnement de l’enfer tel qu’il se déroule à l’arrière-plan du tableau : fournaise ardente, fumées noires, pendaisons, on entrevoit des supplices qui montrent que l’époque ne prend pas à la légère l’avertissement sur la géhenne remplie de pleurs et de grincements de dents (Mt 25, 30). Le tableau remplit parfaitement sa fonction pédagogique, en incarnant dans des lieux le devenir des âmes.

 

Le Sauveur des âmes

 Il le fait d’autant mieux que même notre fascination moderne pour des monstres qui semblent si peu datés ne peut nous empêcher de revenir au Christ qui domine la composition, par sa taille, sa verticalité, et les coloris choisis. Son visage exprime une autorité calme. Le mouvement des pieds et les gestes des mains, tout en demeurant très paisibles et posés, suggèrent justement que sa puissance n’a pas besoin d’effets dramatiques pour agir. Au sein du sombre déchaînement démoniaque, il s’impose avec la puissance même de la vérité. Le petit groupe qui, derrière la femme, est en train d’accéder à la vision de Dieu que va ouvrir la résurrection, manifeste inquiétude et curiosité, une tension de l’être vers Celui qui vient que l’artiste a concentrée dans les visages. Des yeux des deux premiers personnages à la main du Christ, on peut tracer une ligne imaginaire qui monte jusqu’à la croix. Elle inscrit au coeur du tableau le trajet vers Dieu de ces hommes destinés au salut, mais loin d’être idéalisés. Leurs visages conservent une individualité fruste. C’est tels qu’ils sont, sans auréole, sans aucune possession terrestre, comme le dit bien leur nudité, mais par la toute-puissance du Christ qu’ils sont invités à ressusciter à leur tour et peut-être à saisir la main du Christ. Dans un univers menaçant, au sein même de ce qui ressemble à un royaume du mal, le Christ de ce suiveur de Bosch apporte le salut. Laissons cette très belle oeuvre nous donner « une pleine assurance » (cf. He 4, 16).

 

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes

 

Le Christ aux limbes, Suiveur de Jérôme Bosch (v. 1450-1516), musée des Beaux-Arts, Philadelphie, PA, USA.