L'œuvre d'art du mois

La Madeleine (1857) par Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898)

Madeleine est face au mystère ; le peintre aussi, d’une certaine manière, qui cherche à rendre visible une rencontre aussi extraordinaire que celle-ci. Comment représenter un corps glorieux, un Jésus si nouveau que Madeleine le confond d’abord avec le jardinier, et pourtant si semblable qu’elle cherche à le retenir ? C’est peut-être à l’attrait de cette difficulté, tout autant qu’à la richesse d’enseignements de la scène et à la séduction de la figure de Madeleine, qu’ont cédé les très nombreux artistes qui l’ont élue pour sujet.

 

L’amoureuse

C’est une amoureuse qui nous apparaît. Vêtue de couleurs claires et d’étoffes presque chatoyantes, environnée de ces cheveux blonds, longs et bouclés, qui sont l’un de ses attributs, saisie en plein mouvement, mains tendues vers le spectateur, elle se détache de manière dramatique sur le fond sombre. Au gré d’un style plus agité que celui des décors officiels dont Puvis de Chavannes a revêtu nombre de murs institutionnels en France, dans cette œuvre encore assez romantique, le peintre a attiré l’attention sur la figure passionnée de Marie Madeleine. Sa ceinture ornée, ses vêtements rappellent son passé de femme légère – de nos jours, on différencie Marie de Béthanie, Marie de Magdala et la pécheresse repentie mais au XIXe siècle, Marie Madeleine est souvent tout cela – et soulignent sa beauté. Les cheveux dénoués renvoient aussi à cette féminité profonde de Madeleine, tout en donnant au personnage une grande spontanéité. Le mouvement de surprise capturé par Puvis de Chavannes est l’aboutissement d’une quête aimante. Cette femme, étonnée que soit devant elle celui qu’elle désespérait de trouver, évoque la bien-aimée du Cantique des Cantiques.


Mystère glorieux

Puvis de Chavannes a respecté l’heure donnée par le texte (C’était encore les ténèbres [Jn 20, 1]) en recourant à un clair-obscur bien marqué par le ciel. Avec un réalisme sensible dans les fleurettes, la mousse des marches et la pelle posée sur le côté, il a III aussi actualisé le cadre suggéré par les Écritures : un tombeau dans un jardin. Il n’est pas indifférent que cette femme qui a été guérie de sept démons, restaurée dans son intégrité, retrouve le Seigneur dans un jardin. Au Moyen Âge, le jardin est devenu un symbole de l’âme, une intimité à ordonner et à garder, pour y recevoir Dieu. Le jardin est déjà, dans la Bible, le lieu d’une rencontre, plus familière que celles qui adviennent sur la montagne, le lieu d’une présence, comme au jardin d’Éden. En ne représentant pas d’anges, et en faisant occuper aux personnages presque toute la toile, le peintre nous invite à vivre la scène comme un tête-à-tête. Sur le fond sombre de la roche qui rappelle l’enfermement dans le tombeau et la mort, le Christ se dessine de manière paradoxalement moins éclatante que sa disciple. Le peintre a choisi de placer Jésus de dos : un homme drapé dans un long manteau, dont on aperçoit tout juste le visage et dont la main attire le regard. Ainsi c’est l’expression de Marie Madeleine qui montre que son Seigneur a quelque chose de redoutable. Il est difficile de définir les émotions que Puvis de Chavannes a voulu lui faire exprimer : le mot le plus juste serait sans doute la crainte, au sens traditionnel de crainte de Dieu, c’est-à-dire le respect pour ce qui nous dépasse infiniment. En tout cas ni son extrême angoisse après la mort de Jésus ni son désir extrême de le retrouver ne parviennent à se libérer en une joie débordante : c’est un mystère qui est révélé, laissant la femme dans un état de stupeur. Le peintre a néanmoins donné sa version du corps ressuscité : Jésus semble bien être, en effet, celui de qui provient la lumière. La lumière qui inonde Marie Madeleine émane du Christ, ou de sa main ; la lumière qui tombe sur son manteau à lui n’éclaire pas les fleurs à ses pieds. On peut y voir une sorte de lumière intérieure, une autre manière d’habiter la terre.

 

L’à-Dieu

Le texte évangélique est d’une grande délicatesse : S’étant retournée, elle lui dit en hébreu : « Rabbouni ! », c’est-à-dire : Maître. Jésus reprend : « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père » (Jn 20, 16-17). À la dénégation de Jésus, ce « Noli me tangere – Ne me touche pas » aujourd’hui plus explicite, on comprend qu’elle a esquissé un geste pour l’arrêter, pour toucher son vêtement, pour s’accrocher à lui qui, contre toute attente, est vivant. Madeleine est appelée, avant nous et pour nous, et la première, à entrer dans une nouvelle relation avec Jésus : celle d’une absence ou d’une séparation apparente. L’artiste a usé du jeu des mains pour manifester d’un côté l’élan de la femme vers Jésus, avec cette main gauche qui voudrait se refermer, et de l’autre l’acquiescement à la demande que lui fait son maître : la main droite de Marie Madeleine imite celle du Christ, paume et doigts ouverts. Ce geste divin n’est ni tout à fait une bénédiction ni vraiment un adieu. Le Ressuscité avance sa main vers Madeleine, qu’il voulait à l’instant consoler (« Pourquoi pleures-tu ? » [Jn 20, 13]), tout en commandant, du même mouvement, qu’elle ne s’approche pas davantage. Nous comprenons, à voir Madeleine commencer à se relever et imiter le geste de Jésus, qu’elle accepte cette nouvelle intimité avec lui. Elle devient, juste après, l’apôtre des Apôtres, celle qui va leur annoncer la résurrection. Le pape François a parlé d’elle comme d’une « apôtre de l’espérance » : son espérance à elle, qui l’a fait chercher et reconnaître Jésus ; notre espérance à nous, grâce à elle, premier témoin de la résurrection. 

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes.

 

La Madeleine (1857), Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898), musée des Beaux-Arts, Angers.

© RMN-GP / Benoît Touchard