L'œuvre d'art du mois

Réveil du juste, réveil du méchant par Emile Signol (1804-1892)

 

Il n’était pas rare, au XIXe  siècle, que les peintres fassent figurer, sur un cartel inclus dans le cadre de leurs tableaux, quelques mots de présentation ou d’explication. Sur le cadre du tableau intitulé Réveil du juste, réveil du méchant, figure la phrase suivante, démarcation quasi-littérale des versets 13 à 15 du vingtième chapitre du livre de l’Apocalypse : «Alors la Mer et le Sépulcre rendirent les morts qu’ils avaient et chacun fut jugé selon ses œuvres et quiconque ne fut pas trouvé écrit dans le livre de vie fut jeté dans l’étang de feu.»

 

Un peintre oublié

L’auteur de cette œuvre, Émile Signol, fut longtemps laissé de côté par l’histoire de l’art au XXe  siècle, alors que sa notoriété avait été considérable en son temps. Né en 1804 et mort en 1892, il traversa l’ensemble du XIXe siècle; sa longévité nuisit à sa notoriété, car il conserva les mêmes principes esthétiques au cours de toute sa production et, déjà en leur temps, les immenses peintures murales du transept de l’église Saint-Sulpice, à Paris, qu’il réalisa entre 1873 et 1876, témoignaient d’un style hérité du passé. Mais l’œuvre ici proposée date de la jeunesse de l’artiste, qui obtint le prix de Rome en 1830. Elle fut réalisée dans la Ville éternelle en 1835 et exposée au Salon à Paris en 1836. Signol se consacre, au cours de ces années, à des sujets chrétiens, qu’il s’agisse de thèmes issus du texte biblique ou sur le mode allégorique ou symbolique. Durant la deuxième moitié des années 1830 et jusqu’au début de la décennie suivante, il alterne représentations symboliques et allégoriques. Après le Réveil du juste, réveil du méchant, il travaille à une œuvre intitulée La religion chrétienne vient au secours des affligés et leur donne la résignation. Suivent, dans ces années d’avant 1840, Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger, s’il a soif, donnez-lui à boire ; enfin La Vierge mystique, virginité, maternité, douleur. Signol fait partie des quelques artistes qu’on a appelés, à la suite de Bruno Foucart, des «nazaréens français». Ils partagent avec les peintres allemands du début du XIXe siècle ainsi qualifiés, parmi lesquels Peter von Cornelius, Franz Pforr, Johann Friedrich Overbeck, le désir d’un renouveau de l’art chrétien, mais aussi une admiration sans limite à l’égard des peintres italiens du XIVe  siècle dont ils cherchent à retrouver la simplicité, la pureté.

 

L’annonce du Jugement

Dans le Réveil du juste, réveil du méchant, Signol montre sa dette aux grands maîtres de la Renaissance comme Fra Angelico ou Pérugin, mais sans doute aussi à Orcagna auquel Vasari attribue les fresques du Triomphe de la Mort et du Jugement dernier du Campo Santo de Pise*] L’œuvre de Signol est annonce du Jugement. Le peintre aurait pu convoquer les procédés les plus spectaculaires pour composer une scène effrayante. Il n’en est rien, et Signol se montre économe de moyens. Comme sur une scène de théâtre au décor sommaire et austère, un étrange ballet semble se dérouler sous nos yeux. Le sol nu, émaillé au tout premier plan de quelques herbes mortes, qui paraissent des ronces, est-il celui d’un cimetière ? Aucun effort naturaliste n’a été fourni par le peintre pour le suggérer. C’est plutôt le lieu incertain. Deux couples, presque symétriques, occupent le premier plan. Ils sont constitués chacun par un ange et un personnage drapé sortant de son tombeau. À gauche, l’ange au visage très doux, asexué, vêtu de blanc et de rose, soutient avec délicatesse la main droite d’un homme qui, agenouillé, tourne vers lui un regard de confiance. À droite, un second ange, vêtu de jaune et de violet, les ailes aussi foncées que celles du premier étaient claires, pose la main sur ce que l’on devine être celle de l’autre figure humaine qui, entièrement drapée, se dresse, debout. Seul le visage de ce personnage est perceptible. Il est très inquiétant : tête baissée, il est foncé, émacié, assez proche d’une tête de mort. À gauche, le juste se réveille dans la confiance ; il tend la main et le regard vers celui qui le relève, sa génuflexion semble naturelle : il revient à la vie en adorant. À droite, accablé sous l’épaisseur du suaire, l’homme a le visage de la mort ; il semble déjà jugé, selon les paroles que Jésus adressait à Nicodème : Celui qui ne croit pas est déjà jugé (Jn 3,18), ou encore celles de la fin du grand discours de Jean 12 : Celui qui me rejette et n’accueille pas mes paroles aura, pour le juger, la parole que j’ai prononcée (v.48). À l’arrière-plan, on entrevoit d’autres figures pareillement drapées. Du côté droit, un être entièrement recouvert par son suaire, courbé, émerge du tombeau, à tâtons : une main hésite à se poser au sol. Du côté gauche, une forme indistincte mais aussi un couple enlacé, les bras de la jeune femme se dégageant du suaire pour entourer le cou de son compagnon, encapuchonné. L’horizon est rougeoyant comme au lever du soleil. Le ciel, qui s’éclaircit à mesure que le regard monte, est habité de théories d’anges innombrables, vêtus de riches couleurs. Ceux de gauche semblent dans la joie et la paix, l’un d’eux tient le Livre. Dans la partie droite, en revanche, au sein d’un groupe plus agité se distinguent des ailes et des étendards noirs. Ainsi, par le calme et la sérénité apparente de la scène, par la pureté des lignes et l’équilibre de la composition, Signol nous fait entrer dans la «crainte de Dieu», dans l’attente confiante et sereine de celui qui espère tout et qui peut montrer son visage au messager, qui bientôt le conduira vers ce face-à-face éternel avec son Seigneur. Il nous invite aussi, en ce mois où nous fêtons les morts, à prier pour que le plus grand nombre lève son visage vers Celui qui est tout amour, car comme l’affirme Benoît XVI, «la foi dans le Jugement final est avant tout et surtout espérance» (Spe salvi, 2007).

 

Claire Barbillon

 Professeur d’histoire de l’art, université de Poitiers

Réveil du juste, réveil du méchant (1853), Emile Signol (1804-1892), Musée des Beaux-Arts, Angers, France

© RMN-GP / Benoît Touchard

 


*. Michel Caffort, La Revue de l’art, 1986, volume 74, n° 1.