L'oeuvre d'art du mois

Annonciation (v. 1500) par Bernardino di Betto dit Pinturicchio (1454-1513)

Elève du Pérugin, l’un des maîtres de la Renaissance italienne, Pinturicchio porte bien mal le surnom de piccolo pintore, petit peintre, dont il fit sa signature. Habile fresquiste, comme en témoignent, dès 1481, ses travaux à la chapelle Sixtine, il réalise, à Spello, pour le futur évêque de Pérouse, Troilo Baglioni, un véritable chef-d’œuvre : le décor de la chapelle Baglioni. La paroi représentant l’Annonciation, qui débute un cycle de trois compositions consacrées à la vie de la Vierge et à l’enfance du Christ, utilise brillamment le cadre architectural de la chapelle : dans un intérieur renaissant, raffiné et élégant, largement ouvert à l’arrière-plan sur un paysage et sur un jardin clos, riche en symboles, la Vierge, debout, lit les Écritures. L’archange Gabriel l’interrompt dans sa médiation : il vient lui annoncer qu’elle concevra et enfantera un fils et que ce fils sera le Fils de Dieu. Insondable mystère de l’Incarnation ! Marie, servante du Seigneur, s’apprête à donner sa réponse. Ils sont trois à l’attendre, cette réponse, à y être suspendus : l’archange, l’Esprit Saint, qui a surgi, et Dieu qui, dans le ciel, entouré de ses anges, espère recueillir le oui de Marie. En présentant son autoportrait, derrière la Vierge, à droite, Pinturicchio a-t-il voulu signifier que l’humanité tout entière attendait ce oui ? C’est ce que saint Bernard de Clairvaux nous invite à méditer, en contemplant cette admirable composition.

  

« Tu as appris, Vierge, l’événement et aussi la manière dont il doit s’accomplir : double merveille et double joie. Réjouis-toi, fille de Sion ! Exulte à plein cœur, fille de Jérusalem ! Et puisque ce que tu viens d’entendre fut pour toi joie et allégresse, à nous maintenant d’entendre de ta bouche l’heureuse réponse que nous désirons, pour que tressaillent enfin de joie nos corps humiliés (cf. Ps 50, 10). Tu as appris, dis-je, l’événement et tu as cru, crois aussi la manière dont il s’accomplira. Tu as entendu : tu concevras et enfanteras un fils ; tu as entendu : ce n’est pas d’un homme, mais de l’Esprit Saint. L’ange attend la réponse, il est temps pour lui de retourner vers Dieu qui l’a envoyé. Nous attendons, nous aussi, ô Souveraine, une parole de pitié, nous misérables, écrasés par une sentence de damnation ! Voici qu’on vient t’offrir la rançon de notre délivrance, nous serons libérés tout de suite, si tu acceptes. Dans la Parole éternelle, Verbe de Dieu, nous avons été créés tous, et nous voilà condamnés à mort ; dans ta brève réponse se trouve le remède qui doit nous ramener à la vie. Cette réponse, ô bonne Vierge, Adam, pitoyable exilé du paradis avec sa postérité de misère, la réclame de toi ; Abraham, David t’en supplient, tous les autres saints ancêtres sollicitent cette réponse ; tes pères, par conséquent, qui eux aussi habitent le sombre pays de la mort ; le monde entier dans l’attente se tient prosterné à tes genoux. Et ce n’est pas sans raison, puisque du mot que ta bouche va prononcer dépendent la consolation des malheureux, le rachat des captifs, la libération des condamnés, en un mot : le salut de l’universelle filiation d’Adam, c’est-à-dire le salut de toute ta propre race.

 

 « Donne ta réponse, ô Vierge, hâte-toi, ô Souveraine, donne cette réponse que la terre, que les enfers, que les cieux aussi attendent. Le Roi luimême, Seigneur de tous, est en suspens. Autant il a convoité ta beauté, autant il désire à cette heure le oui de ta réponse, ce oui par lequel il a résolu de sauver le monde. Tu lui as plu par ton silence, tu lui plairas bien davantage maintenant par ta parole. Écoute-le : il te crie du haut du ciel : ”Ô belle entre toutes les femmes, fais-moi entendre ta voix !” Si tu lui fais entendre ta voix, il te fera, lui, contempler notre libération. N’est-ce pas ce que tu cherchais en gémissant, ce vers quoi tu soupirais nuit et jour dans tes prières ? Eh bien ! c’est toi à qui cette promesse fut faite, ou devons-nous en attendre une autre ? C’est toi, dis-je, la femme promise, attendue, désirée, toi enfin, en qui ton saint ancêtre Jacob, proche déjà de la mort, espérait la vie éternelle quand il disait : J’attendrai de toi ma délivrance, Seigneur ! (Gn 49, 18). C’est toi en qui et par qui Dieu lui-même, notre Roi, a depuis toujours préparé l’oeuvre du salut au milieu du monde. Pourquoi espères-tu d’une autre femme ce qu’on vient t’offrir ? Pourquoi attends-tu d’une autre ce qui va bientôt se réaliser par toi, pourvu que tu donnes ton consentement, que tu répondes cette parole ?

  

« Réponds donc vite à l’ange ! que dis-je ? réponds par l’ange au Seigneur. Réponds une parole et reçois la Parole. Profère la tienne et reçois la divine : émets une parole éphémère et embrasse l’éternelle ! Pourquoi tarder ? pourquoi trembler ? Crois, parle et reçois ! Que l’humilité s’arme d’audace et la timidité d’assurance ! Il ne convient plus à présent que la modestie virginale renonce à la prudence. En cette conjoncture unique, prudente Vierge, ne redoute pas de te montrer présomptueuse, car si la modestie est agréable dans son silence, une parole de charité est en ce moment beaucoup plus nécessaire. Ouvre ton cœur, Vierge bienheureuse, ouvre-le à la foi, ouvre tes lèvres à l’acceptation, ouvre ton sein au Créateur. Voici le Désiré de toutes les nations qui frappe à la porte. Ah ! si pendant que tu tardes il allait passer son chemin et que tu doives dans les larmes courir à la recherche de l’ami de ton âme (cf. Ct 3, 1-2) ! Lève-toi, cours, ouvre ! lève-toi par la foi, cours par la ferveur, ouvre-lui par ton consentement (saint Bernard, Quatrième homélie, Super Missus est). »

 

 Sophie Mouquin

 

 Maître de conférences en histoire de l’art moderne (Lille 3).

(Saint Bernard de Clairvaux, Écrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris, 1995, p. 96-98.)

 

Annonciation (v. 1500), Bernardino di Betto dit Pinturicchio (1454-1513), chapelle Baglioni, Église Santa Maria Maggiore, Spello, Italie.