L'œuvre d'art du mois

Première communion (v. 1851) par Louis Janmot (1814-1892)

« Fais que la toile prêche et que la pierre prie. » À cette injonction pressante du sculpteur Joseph-Hugues Fabisch (1812-1886), célèbre pour la Vierge de la grotte de Lourdes réalisée en 1864, mais qui fut dès avant, en 1852, l’auteur de la Vierge dorée de la colline de Fourvière, son contemporain, le peintre Louis Janmot, répondit par un cycle de dix-huit toiles lumineuses et sereines, intitulé Le Poème de l’âme. Cet ensemble constitue le grand projet de l’artiste qui y consacra presque toute sa vie de production artistique. Les premières esquisses en furent réalisées lors d’un séjour à Rome et, quarante-six ans plus tard, en 1881, une publication réunit pour la première fois les compositions peintes et dessinées, photographiées par Félix Thiollier. Elles furent disposées en regard du texte poétique rédigé, a posteriori, par le peintre lui-même.

Le Poème de l’âme

Janmot donne à voir, dans un langage pictural unifié par un dessin précis et fluide, aux couleurs douces, rempli d’échos de la Renaissance italienne – on pense à Botticelli, ou encore au Pérugin –, un parcours d’initiation chrétienne. Henri Focillon (1881-1943), frappé par l’étrangeté de cet univers, qualifiait la tendance de l’artiste de « spiritualisme romantique ». De tableau en tableau se présentent à nos yeux les premiers pas d’une « âme », sous les traits d’un enfant qui passe progressivement de la prime enfance à l’adolescence. Conçu de volonté divine (Génération divine), acheminé sur terre par son ange gardien (Le Passage des âmes), il est reçu avec tendresse par les bras de sa mère (L’Ange et la Mère). L’enfant rencontre une petite fille (Printemps) avec laquelle se déroule désormais la suite de ses découvertes, spirituelles comme un ineffable moment de rencontre avec les anges (Souvenirs du ciel), ou plus quotidiennes dans la simplicité de la vie familiale (Le Toit paternel). Deux tableaux, tout en restant dans la même tonalité que les précédents, évoquent les débats politiques et religieux qui secouent la France au milieu du siècle : ils mettent en place, avec une symbolique très claire, les dangers de l’éducation laïque et matérialiste (Le Mauvais Sentier ; Cauchemar). Mais la toile suivante apporte, en contrepoint, les bienfaits de la parole de Dieu, déchiffrée dans la nature, là où les paraboles du Christ sont les plus directement accessibles au cœur (Le Grain de blé).

«Venez, mes bien-aimés»

La dixième scène est intitulée Première communion. Janmot composa, pour l’accompagner, les vers suivants qui donnent la parole au Seigneur : « Purs comme un ciel serein que le matin colore, / Et rayonnants des feux de mon céleste amour, / Venez, mes bien-aimés, marchez comme l’aurore / Jusqu’à l’achèvement du jour. »

Innombrables, communiants et communiantes se pressent dans une nef que l’on reconnaît sans peine comme celle de la primatiale Saint-Jean-Baptiste-et-Saint-Étienne, plus simplement appelée cathédrale Saint-Jean de Lyon. Les piliers et les arcatures gothiques reçoivent la chaude lumière transmise par les vitraux. Les vêtements blancs portés par les garçons et les filles renforcent leur unité, même si les deux groupes sont délicatement distincts. Les deux jeunes protagonistes du Poème sont face à nous, au premier plan de la toile : la jeune fille, qui se dirige vers la droite, est recouverte d’un léger voile blanc alors que son compagnon porte une tunique rose sous son surplis blanc. Sur plusieurs rangs, leurs compagnes et compagnons sont visibles de dos ou de profil, dans la procession ou agenouillés, soit qu’ils aient déjà communié, soit qu’ils attendent leur tour. L’atmosphère est empreinte d’un recueillement simple et juvénile, que Théophile Gautier commentait ainsi : « L’église […] ressemble à une volière de blanches colombes […], les ailes de l’âme semblent palpiter à ces jeunes épaules. »

Louis Janmot serait injustement tombé dans l’oubli si le musée des Beaux-Arts de Lyon n’exposait, depuis un généreux don de ses descendants en 1968, Le Poème de l’âme dans une salle qui lui est réservée. Cet artiste lyonnais mit une grande partie de ses forces au service de sa foi chrétienne, inscrivant son œuvre dans la mouvance du renouveau catholique particulièrement actif dans la capitale des Gaules au xixe siècle. Comme Frédéric Ozanam (1813-1853), le poète Victor de Laprade (1812-1883) et l’architecte Louis Sainte-Marie Perrin (1835-1917), il bénéficia des leçons de philosophie de l’abbé Noirot[1]. Fut-il impressionné par l’exemple d’un groupe d’artistes allemands nommés Nazaréens, qui vivaient à Rome en adoptant un mode de vie quasi monastique et en prônant le retour à la pureté des primitifs italiens ? Plusieurs d’entre eux entretinrent en tous cas des liens avec la confrérie de Saint-Jean-l’Évangéliste, fondée en 1839 sous l’égide de Lacordaire pour rénover l’art chrétien. Le peintre et maître verrier Claudius Lavergne (1815-1887) en fut prieur. Le peintre Antonin Danzas (1817-1888), devenu religieux à son tour fonda le couvent du Saint-Nom de Jésus à Lyon (1856).

« Il y avait dans la composition de ces scènes […] un charme inconnu et difficile à décrire, quelque chose des douceurs de la solitude, de la sacristie, de l’église et du cloître ; une mysticité inconsciente et enfantine » Charles Baudelaire, L’Art philosophique, 1868.

Claire Barbillon

Directrice de l’École du Louvre

 

 

Première communion (v. 1851), Louis Janmot (1814-1892), 10e tableau du cycle Le Poème de l’âme, Lyon, musée des Beaux-Arts. © RMN-GP / René-Gabriel Ojéda

 

 

 


[1]. Leçons de philosophie, professées au lycée de Lyon par M. l’abbé Noirot, publiées avec son autorisation par J.-B. Tissandier, Lyon, A. Brun, 1852.