L'oeuvre d'art du mois

La Vocation de saint Matthieu (1599-1600) par Sophie Mouquin

Jésus partit de là et vit, en passant, un homme, du nom de Matthieu, assis à son bureau de collecteur d’impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » L’homme se leva et le suivit (Mt 9, 9 ; cf. Lc 5, 27-28 et Mc 2, 13-14).

 

Un lieu indéfini. Un temps incertain. La nuit, le jour ? Impossible de le savoir. Autour d’une table, sur laquelle sont posées une écritoire, une bourse et des pièces, plusieurs personnages sont assis : à gauche, un tout jeune homme est affairé. Il compte les pièces, sous l’œil attentif d’un homme plus âgé. Les trois autres personnages attablés, un homme d’âge mûr et deux jeunes hommes, ont délaissé les opérations comptables : ils sont tournés vers la droite, vers  un autre groupe de deux hommes, debout, qui viennent d’arriver et qui pointent du doigt. Mais qui désignent-ils ? L’ombre de laquelle ils surgissent, le jeu des regards et des mains ne permettent pas d’être affirmatif. Sans doute, celui des deux hommes debout qui porte une discrète auréole pointe-t-il celui qui, assis, semble se désigner lui-même ; tandis que le second homme debout désigne celui qui, au premier plan, semble prêt à se lever. Le peintre joue habilement du contraste entre la partie gauche du tableau, d’allure mondaine, qui rappelle des œuvres profanes comme Les Tricheurs ou La Diseuse de bonne aventure, et la partie droite, plus sobre et dépouillée où évoluent, pieds nus, le Christ et saint Pierre. Toute la composition repose sur une volontaire ambiguïté, sur un jeu de contrastes où rien n’est déterminé si ce n’est, à gauche, la condamnation implicite du monde de l’argent et, à droite, la célébration de l’exigence évangélique.

 

L’irrésistible autorité du Christ

 

Le peintre utilise tous les artifices qui confèrent à son œuvre une remarquable efficacité narrative : l’imprécision du lieu, du temps et des protagonistes, la construction même de la composition avec la grande zone neutre au-dessus des personnages, la séparation en deux groupes, le jeu savant d’ombre et de lumière. C’est la lumière qui précise le geste du Christ. Elle vient du Père, avec lequel Jésus fait un. C’est toute la Trinité qui est présente et qui appelle Matthieu. Le geste du Christ souligné de lumière reprend celui d’Adam à la chapelle Sixtine, dans la fresque centrale où Michel-Ange a représenté la création de l’homme. Nous sommes à l’instant précis où Jésus crée, recrée en Matthieu un nouvel homme, un nouvel Adam. Il le recrée : homme vraiment nouveau. Il vient le saisir au coeur de ce qu’il aime, la richesse. L’appel est autoritaire mais il est aussi d’une incroyable douceur. C’est la douceur de l’autorité du Christ. Rien dans l’attitude de Matthieu n’indique qu’il va se lever pour suivre Jésus. Pourtant nous savons qu’il va le faire. Car l’appel du Christ est irrésistible. Il délivre Matthieu de son avarice et de son péché, le libère et le convertit. Vocation et conversion sont intimement liées.

 

Le Christ n’enlève rien mais donne tout

 

C’est un mystère, un grand mystère que celui de l’appel de Dieu, qui consacre à lui certaines âmes. Et les autres ? Ils semblent presque étrangers à la scène. Vont-ils suivre le Christ à leur tour ? Vont-ils accompagner Matthieu ? L’Évangile nous dit que, le soir, Jésus festoya chez Matthieu, avec les publicains et les pécheurs. Les compagnons de Matthieu étaient sans doute de la fête. Peut-être même le vieillard et le jeune homme absorbés par leur richesse au point de ne pas regarder vers le Christ. À moins que l’attrait de l’argent ne les ait éloignés. On ne peut pas servir deux maîtres. Nul ne peut servir deux maîtres, ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent (Mt 6, 24) nous rapporte l’Évangile, précisant ensuite : C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez […]. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît (v. 25.33). Si le vieillard et le jeune homme ont choisi de servir l’argent, Matthieu, en se convertissant, a compris que « le Christ n’enlève rien mais donne tout » (Benoît XVI).

 

Suivre l’Agneau partout où il va

 

Mais où Matthieu va-t-il suivre Jésus ? Jusqu’au bout. Jusqu’à la croix. Car ceux qui sont appelés à suivre le Christ, comme les compagnons de l’Agneau dans l’Apocalypse, suivent l’Agneau partout où il va (Ap 14, 4). Si nous ne savons pas ce que feront les amis de Matthieu, nous savons que sur ce chemin de l’appel, de la conversion, Matthieu n’est pas seul. Rejoignant Jésus, il rejoint aussi celui qui s’est déjà laissé saisir par l’appel pressant du Christ, saint Pierre. Une étude approfondie de l’œuvre montre qu’il y a ce que l’on appelle un repentir : Caravage avait d’abord représenté Jésus seul. Ce n’est que plus tard qu’il ajouta la figure de Pierre. Pierre qui, par son geste, imite celui du Christ. Pierre qui appelle lui aussi. Quelle admirable intelligence spirituelle ! Jésus et Pierre ne forment qu’un. Leurs corps sont superposés. Pierre est ainsi représenté déjà comme celui sur lequel le Christ bâtira son Église : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église (Mt 16, 18). En Pierre, l’Église continue l’œuvre du Christ. Jésus retourne d’où il vient. Ses pieds, dans l’ombre, sont tournés vers la droite : il laisse à Pierre le soin de continuer son œuvre. Caravage nous fait donc entrer dans le mystère de l’appel, de cet appel particulier, extraordinaire, au sacerdoce, mais aussi dans le mystère de la miséricorde et de l’Église. On ne peut pas dissocier l’appel sacerdotal de la vie ecclésiale. En décidant de suivre le Christ, Matthieu entre dans la communauté chrétienne et dans l’Église. Pierre est ici l’Église qui vient attester et confirmer l’appel reçu par Matthieu en son cœur. Un appel qui est celui de la douce autorité de Jésus venu le saisir, au cœur de sa misère, pour faire de lui son Apôtre et son disciple.

 

En contemplant cette œuvre, laissons-nous saisir, nous aussi, au cœur de ce que nous aimons, au cœur de nos attachements, de notre péché même, pour répondre à l’appel, à l’irrésistible appel du Christ. Entendons l’appel, levons-nous et suivons l’Agneau partout où il va.  

 

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne (Lille 3)  

 

La Vocation de saint Matthieu (1599-1600),

Michelangelo Merisi da Caravagio, dit le Caravage (1571-1610), chapelle Contarelli, église Saint-Louis-des-Français, Rome, Italie.