L’enseignement de l’Église sur la liturgie
La catéchèse du pape Léon XIV sur Sacrosanctum Concilium.
3. Le rite, le signe, le symbole
Le mystère du Christ se donne à travers des rites et des symboles.
Bonjour lecteurs de Magnificat,
vous êtes de nouveau avec le père Gilles Drouin. Je suis donc vicaire général du diocèse d’Evry et professeur honoraire à l’Institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris, et nous nous mettons ensemble à l’écoute des catéchèses du pape Léon XIV sur la Constitution Sacrosanctum Concilium, la Constitution du concile Vatican II sur la sainte liturgie. Cette troisième catéchèse aborde la question de la dimension rituelle de la liturgie. Le pape l’avait déjà abordée lors de la première catéchèse, dans laquelle il évoquait le fait que la liturgie nous met en contact avec le mystère du Christ par des prières et des rites. Pas simplement par des textes, mais également par des rites.
Le pape commence cette troisième catéchèse en faisant un hommage assez appuyé au mouvement liturgique, ce grand mouvement de renouveau théologique et pastoral, qui embrasse la fin du XIXᵉ siècle et le XXᵉ siècle, et qui a inspiré les réformes liturgiques menées par Pie XII et le concile Vatican II, dont l’une des convictions profondes était que la dimension rituelle, que les rites, n’étaient pas comme un décor, n’étaient pas – et là, je cite le Pape – comme un revêtement cérémoniel qui entourerait le cœur sacramentel de la liturgie, mais que les rites étaient liés à la nature même de la liturgie. Léon XIV a cette belle expression : la dimension rituelle « donne forme à l’action liturgique ». Il n’y a pas de liturgie sans rite. La liturgie n’est pas un enseignement, elle n’est pas une catéchèse, mais une expérience rituelle. Et le pape reprend une expression du concile Vatican II, qui lui-même reprenait le pape Pie XI, en disant que grâce à la dimension rituelle les fidèles, les baptisés, passent d’un statut de « spectateurs étrangers et muets » par rapport à l’action liturgique, c’est à dire d’une extériorité par rapport à l’action liturgique, à la condition de participants. C’est toute la dimension chère au mouvement liturgique, selon laquelle on est amené, non pas à assister à la messe, mais à participer à la messe. Et cette participation est en partie liée à la dimension rituelle.
Le pape souligne aussi sa dimension d’expérience de gratuité. C’est important dans une société comme la nôtre, une société technicienne qui est marquée par l’efficacité, par la performance. Dans la liturgie, nous sommes peu à peu conduits à faire une expérience de gratuité et nous sommes également amenés – le pape insiste sur ce fait –, nous sommes amenés à avoir un autre rapport au temps. Le temps liturgique se différencie du temps habituel. La liturgie, c’est du « temps perdu » parce que ça ne sert à rien au sens strict, c’est du temps absolument gratuit. Car la liturgie, c’est le temps de Dieu qui fait irruption dans le temps des hommes. Le pape a cette expression assez belle selon laquelle la liturgie nous plonge dans un « rythme habité par l’Esprit Saint », un rythme temporel habité par l’Esprit Saint, donc un temps qui n’est pas d’abord marqué du sceau de l’efficacité de la performance.
L’autre point que développe le pape, est la dimension de signes et de symboles. La liturgie utilise, s’appuie, sur des signes, sur des symboles. Ce sont des réalités créées : l’eau pour le baptême, le pain et le vin pour l’Eucharistie, l’huile pour d’autres sacrements. En cela, le pape Léon se situe en syntonie, en proximité avec le pape François qui, dans sa belle lettre sur la liturgie Desiderio Desideravi, disait que l’enjeu essentiel pour une participation authentique à la liturgie pour l’homme contemporain, était de retrouver sa capacité symbolique. Ici je prends un exemple que prenait d’ailleurs le pape François : l’eau qui est utilisée pour le baptême – je pourrais prendre le pain et le vin – cette eau est un élément de la création qui peut également devenir un signe, un signe de vie par exemple. Mais à ce sujet le pape Léon insiste bien sur la distinction – c’est un débat théologique ancien, entre signe et symbole –. Dans la liturgie, l’eau est beaucoup plus qu’un signe, c’est un symbole. Un symbole ça nous ouvre à tout un univers, en particulier un univers biblique. L’eau, c’est l’eau de la Genèse sur laquelle planait l’Esprit ; l’eau, c’est l’eau du déluge ; c’est l’eau de la mer Rouge, une eau libératrice. Et au sommet de l’histoire du salut, en son accomplissement, l’eau, c’est l’eau du baptême du Christ et surtout, c’est l’eau qui jaillit du côté transpercé du Christ à la croix : l’eau et le sang comme éléments annonciateurs des sacrements de l’Église que sont le baptême et l’eucharistie. Donc, la liturgie donne à ces signes très simples, issus de la création, une ampleur, une épaisseur symbolique. Elle nous ouvre à tout un univers de sens. Et c’est ça un symbole. C’est comme ça que le mystère du Christ se donne dans la liturgie à travers des symboles, des symboles très simples, mais saturés de sens. Le pape François avait cette expression très belle, assez ramassée, assez poétique, mais très profonde lorsqu’il disait que « quand Dieu a créé l’eau, il pensait au baptême. »
C’est à dire que le baptême, grâce à la puissance symbolique tirée des Écritures, donne toute sa profondeur et toute sa vérité profonde au signe de l’eau, un simple élément tiré de la Création.
Par cette catéchèse dense, le pape veut nous faire comprendre ce qu’il disait dans les deux premières catéchèses, et particulièrement la première, à savoir que la liturgie était faite pour nous mettre en contact vital avec le mystère du Christ. Comment le fait-elle ? A travers des rites et des symboles. Le mystère du Christ se donne à travers des rites et des symboles. C’est la manière même selon laquelle le Christ a choisi de se donner. Le pape François disait d’ailleurs que cette dimension symbolique de la liturgie était « homogène à la méthode de l’incarnation » : le Dieu invisible s’incarne en Jésus-Christ et se donne à voir à travers un corps de chair et de sang. Dans la liturgie, le mystère même du Christ se donne à travers d’humbles réalités créées : un peu de pain, un peu de vin, un peu d’eau, un peu d’huile.
C’est tout le sens de cette belle catéchèse que nous pouvons méditer quand nous participons à la liturgie.
Le père Gilles Drouin est vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes, et professeur honoraire à l’institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris.
La catéchèse du Saint-Père
Chers frères et sœurs,
en poursuivant notre catéchèse sur la constitution conciliaire Sacrosanctum Concilium (SC), nous souhaitons nous arrêter un instant pour réfléchir sur certains éléments constitutifs de la liturgie sacrée, tels que le rite, le signe et le symbole.
Le Concile Vatican II, s’inspirant du précieux travail du Mouvement liturgique, nous a aidés à redécouvrir une vérité très vive dans la conscience de l’Église primitive et dans l’enseignement des Pères. Les rites de la liturgie chrétienne ne sont pas un revêtement extérieur du mystère sacramentel, un ensemble de cérémonies arbitraires, mais ils sont la médiation ecclésiale par laquelle nous parvient le don divin. C’est précisément pour cette raison que le Concile invite à comprendre le Mysterium fidei qui se réalise dans la liturgie à travers les rites et les prières (cf. SC, 48).
Le rite donne forme à l’action liturgique et, à travers elle, à notre vie, suscitant en nous une sensibilité spirituelle qui nous rend capables de goûter la présence de Dieu par Jésus-Christ. Naturellement, cela se produit si nous ne restons pas des spectateurs étrangers ou muets (cf. ibid.) face à la liturgie, mais si nous y participons de tout notre être – corps, esprit et cœur –, en obéissance au commandement du Seigneur. À travers le rite sacré, nous sommes ainsi formés à l’écoute de la Parole de Dieu, à l’action de grâce et à l’adoration, au partage fraternel et à la communion ecclésiale. Nous découvrons que nous sommes une assemblée aux multiples visages, réunie par la même foi.
Le rite nous plonge dans une séquence bien définie de gestes et de prières, qui peut parfois contrarier notre tendance individuelle à la spontanéité. Sa logique, cependant, n’est pas d’enfermer la liberté dans des schémas. Au contraire, par la sobriété solennelle de ses rythmes, le rite interrompt les activités frénétiques nous ramenant à l’essentiel. Nous découvrons ainsi une autre dimension de l’agir, qui n’est pas guidée par des calculs de rendement, et une autre expérience du temps et de l’espace. Dans le rite, nous faisons l’expérience d’une logique de gratuité, nous trouvons une pause qui régénère le cœur, nous reconnaissons que nous sommes précédés de la grâce divine, nous apprenons à vivre dans un rythme habité par l’Esprit Saint.
La grammaire du rite est tissée des signes et des symboles propres à la liturgie. En elle, comme l’affirme le Concile, « la sanctification de l’homme est signifiée par des signes sensibles et réalisée d’une manière propre à chacun d’eux » (SC, 7). Le Catéchisme de l’Église Catholique approfondit la valeur de ces signes, en rappelant que « leur signification s’enracine dans l’œuvre de la création et dans la culture humaine, se précise dans les événements de l’Ancienne Alliance et se révèle pleinement dans la personne et l’œuvre du Christ » (n° 1145). Emblématique est le signe de l’eau : depuis les origines de la création jusqu’au déluge, depuis la traversée de la mer Rouge jusqu’au Jourdain, jusqu’à l’eau qui jaillit du côté du Christ et devient signe sacramentel de l’immersion dans sa mort et résurrection.
“Signe” et “symbole” sont des termes souvent utilisés comme synonymes. En réalité, un signe est symbolique lorsqu’il est capable de renvoyer non seulement à une idée, mais à tout un système de significations et de valeurs. Ainsi, par exemple, lorsque nous sommes aspergés avec l’eau bénite, cela ravive en nous la conscience du don reçu lors du baptême et notre adhésion à la vie nouvelle en Christ. Deuxièmement, les symboles ont essentiellement un caractère pratique, étant avant tout des actions : les plus simples et courantes, comme s’agenouiller et se donner la paix, ou les plus exigeantes, comme les actes constitutifs de chaque sacrement. Surtout, les symboles ont une dimension singulière, performative et transformatrice, tant envers les éléments matériels qui les composent qu’envers ceux qui entrent en contact avec eux, générant un sentiment d’appartenance, touchant le cœur et l’esprit, suscitant d’authentiques relations ecclésiales.
Dans la Lettre apostolique Desiderio desideravi, le pape François, faisant sienne une affirmation de Romano Guardini, identifiait « la première tâche du travail de formation liturgique : l’homme doit retrouver sa capacité symbolique » (n° 44). Nous avons besoin de nous laisser éduquer par les rites de la liturgie, en soignant avec délicatesse et sans arbitraire la beauté de nos célébrations et en nous engageant dans une authentique mystagogie. L’expérience d’une liturgie vivante et pieuse, accompagnée d’une catéchèse mystagogique appropriée, est la meilleure ressource pour réveiller en chacun cette ouverture à la rencontre avec Dieu qui, dans la logique de l’Incarnation, ne peut avoir lieu qu’en impliquant tout l’homme : esprit, âme et corps (cf. 1Th 5, 23).
Audience générale – Léon XIV – mercredi 3 juin 2026
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