Commentaire de la couverture

Père, pourquoi as-tu abandonné ton Fils ? par Pierre-Marie Varennes

Qui, visitant le Prado, n‘a été saisi en tombant sur le Christ en croix de Velázquez ?

Sur fond de ténèbres muettes à force d’être impénétrables, ô ce corps blanc qui se projette vers le spectateur comme un cadavre d’où toute vie s’est échappée et qui, pourtant, a encore quelque chose à dire ! C’est la plus saisissante représentation d’un mort qui fût jamais, parce qu’un mort tellement vrai qu’il en devient évident qu’il est Sauveur. Ce mort est livide, il n’y a plus de sang en lui : il en a versé jusqu’à la dernière goutte pour nous les hommes et pour notre Salut.

Ô cette chevelure qui cache la moitié de la face de Dieu en tombant comme une cascade de noirceur sur la blancheur froide qui signe la mort ! Qu’y a-t-il donc d’in-montrable derrière ce masque ? Qu’y a-t-il derrière ce rideau théâtral qui semble voiler la scène d’un drame ? Il s’y joue effectivement une dramaturgie de l’indicible, de l’inconcevable même, dont le génie du maître des maîtres ne peut nous révéler l’existence qu’en nous la dissimulant. Derrière cette chevelure, il y a la porte du grand mystère du Samedi saint, l’ouverture vers autre chose, la porte des enfers, et, au-delà, la porte vers quelque chose de plus effrayant encore que la mort elle-même ; il y a la porte qui ouvre sur la mort véritable, la seconde Mort, la porte du lieu de la kénose des kénoses, du scandale des scandales, de l’épreuve ultime où le vrai Dieu pour être vrai homme doit aller jusqu’à assumer la possibilité du « non » eschatologique à la grâce du Salut, le « non » définitif que tout homme a la liberté de prononcer. Là, le Fils de Dieu va vivre réellement la perte du Père, la privation de la vision de Dieu : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ! » Et, mystérieusement, il va éprouver et traverser les conséquences éternelles de cette privation.

Derrière ce rideau tissé de la chevelure de Dieu se joue cette question qui demeurera jusqu’à la fin des temps : est-il possible que, jusqu’au bout, jusqu’au plus irrémissible refus de l’amour en tant qu’il est Dieu, le jugement de Dieu sur le péché puisse, encore et encore, se dissoudre dans son Amour ?

 Pierre-Marie Varennes

Crucifixion du Christ (détail), Diego Velázquez (1599-1660), Madrid (Espagne), musée du Prado. © Dist. RMN-GP / image du Prado