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L'œuvre d'art du mois

Adoration du nom de Jésus (vers 1640) par Attribué à Jean Senelle

C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père (Ph 2, 9-11). Qui ne connaît ces versets de l’Écriture ? Le Nom au-dessus de tout nom. Jésus. Dom Guéranger rapporte avec saveur toute la douceur et l’amour que le seul nom de Jésus contient et exprime : « Mais quand la plénitude des temps est arrivée, quand le mystère d’amour est sur le point d’apparaître, le Nom de Jésus descend d’abord du ciel, comme un avant-goût de la présence du Seigneur qui doit le porter. L’archange dit à Marie : « Vous lui donnerez le nom de Jésus » ; or, Jésus veut dire Sauveur. Que ce Nom sera doux à prononcer à l’homme qui était perdu ! Combien ce seul Nom rapproche déjà le ciel de la terre ! En est-il un plus aimable, un plus puissant ? Si, à ce Nom divin, tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers, est-il un cœur qui ne s’émeuve d’amour à l’entendre prononcer ? » « Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre » (Ps 8). Dans ces quelques lettres, Jésus, c’est bien l’amour qui s’exprime et se livre. Ce n’est cependant qu’au xive siècle que saint Bernardin de Sienne favorise une véritable dévotion pour ce « Saint Nom de Jésus » dont il fait représenter les initiales sur un tableau qu’il montre lors de ses prédications. Les conversions se multiplient et la vénération se répand dans toute la péninsule italienne. Elle est encore renforcée lorsque saint Ignace de Loyola choisit le nom de Jésus pour celui de sa compagnie, dont le rayonnement rejaillit bientôt sur toute la chrétienté. Au XVIIIe siècle, le pape Innocent XIII fait du Saint Nom de Jésus une fête de l’Église universelle que le pape Pie X fixe au deuxième dimanche après l’Épiphanie.

La confrérie du Saint-Nom-de-Jésus

Les arts visuels n’ont pas attendu cette reconnaissance officielle pour se saisir de ce si beau sujet. Et ce d’autant moins qu’après Ignace de Loyola, qui fait du monogramme IHS le blason de sa compagnie, plusieurs confréries du « Saint-Nom-de-Jésus » voient le jour en Europe. C’est ce nom que le duc de La Roche-Guyon, Roger du Plessis-Liancourt (1598-1674), choisit pour celle qu’il fonde en 1667 à Vétheuil. Chargée d’œuvrer pour les pauvres, les malades et l’éducation des jeunes filles, elle perdure jusqu’à la Révolution française, aux côtés d’autres confréries comme celle de la Charité ou encore celle de Saint-Joseph et dispose d’une chapelle en l’église Notre-Dame. Le tableau qui s’y trouve encore, L’Adoration du nom de Jésus, fut sans doute acquis par le généreux mécène en raison de son iconographie : il représente quatre saints adorant le monogramme IHS – c’est-à-dire Iesus Hominum Salvator – sur lequel est figuré, au-dessus de la barre du H, le Christ tenant la croix : à droite, sainte Véronique tenant le linge avec la Sainte Face et saint Bernardin de Sienne et à gauche, vraisemblablement saint Fiacre tenant la bêche caractéristique de ce saint patron des jardiniers et saint Leu, évêque de Sens, connu pour ses dons thaumaturgiques. Le choix iconographique s’accordait donc parfaitement à la vocation même d’une confrérie qui soignait les malades.  L’œuvre peinte avait cependant été exécutée quelques années avant la fondation de l’œuvre pieuse du duc de La Roche-Guyon. Longtemps attribuée au maître de l’atticisme parisien Eustache Le Sueur, elle est aujourd’hui rattachée au corpus du plus méconnu Jean Senelle, élève de Georges Lallemant puis de Simon Vouet. Ce Meldois qui œuvra surtout à Paris et à Orléans et dont le talent inégal fut révélé par les travaux de Sylvain Kerspern, montre ici toute sa dette à ses maîtres et en particulier à Simon Vouet, auquel il emprunte son art consommé du dessin et des accords chromatiques tout en développant une manière singulière.

Rappelez à votre cœur ce doux Nom

Moins brillante que d’autres compositions de Jean Senelle, comme la très belle Présentation de l’enfant Jésus au Temple dont le musée des Beaux-Arts de Rennes a fait l’acquisition en 2016 et qui témoigne davantage de ce « naturalisme pittoresque dont les racines se trouvent dans le courant précieux parisien dominé par Georges Lallemant et ensuite par Claude Vignon » (Guillaume Kazerouni), l’œuvre de Vétheuil est surtout le témoignage émouvant de la vitalité des confréries pieuses sous l’Ancien Régime et de cette dévotion au Saint Nom de Jésus que nous fêtons en ce mois de janvier. Puissions-nous, à la suite de saint Bernard méditant dans son XVe sermon sur le Cantique, découvrir toujours plus combien ce nom est lumière et nourriture : « Or, le Nom de Jésus n’est pas seulement lumière ; mais encore, il est nourriture. N’êtes-vous donc pas confortés, toutes fois et quand que vous rappelez à votre cœur ce doux Nom ? Qu’est-il au monde qui nourrisse autant l’esprit de celui qui pense à lui ? Qu’est-ce qui, de la même sorte, répare les sens affaiblis, donne de l’énergie aux vertus, fait fleurir les bonnes mœurs, et entretient les honnêtes et chastes affections ? Toute nourriture de l’âme est sèche, si elle n’est détrempée de cette huile ; elle est insipide, si elle n’est assaisonnée de ce sel. »

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art à l’université de Lille.

Adoration du nom de Jésus (1640), attribuée à Jean Senelle (1605-1671), église Notre-Dame, Vétheuil, France. 

© Conservation des antiquités et objets d'art du Val d'Oise – photo J-Y Lacôte.