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La couverture du mois

La plénitude de la Révélation par Pierre-Marie Varennes

La ville médiévale de San Gimignano, équidistante de Florence et de Sienne, vaut d’autant plus le voyage qu’elle est moins submergée que ses illustres voisines par les déferlements touristiques. Parmi ses nombreuses richesses artistiques, la collégiale Sainte-Marie-de-l’Assomption, élevée au XIIe siècle, est particulièrement remarquable, notamment par les fresques qui ornent ses murs. Parmi celles-ci, on trouve la Transfiguration qui orne la couverture de votre Magnificat. Cette œuvre, qui peut être datée vers 1330-1345, a été longtemps attribuée à Barna da Siena, mais les spécialistes s’accordent aujourd’hui pour dire que son auteur nous est inconnu. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un artiste qui se situe dans la postérité stylistique de Giotto (1267-1337), peut-être proche de l’atelier de Lippo Memmi (1291-1356), lequel réalisa nombre des autres Histoires du Nouveau Testament qui décorent la basilique.

Au sommet du mont Thabor, stylisé selon les canons ­byzantins, Jésus devenu lumineux est transfiguré. Sa main gauche porte le livre de l’Évangile et sa main droite fait le signe du Magister, le Maître seul habilité à enseigner la Parole divine et qui sera finalement le Juge souverain. Aux débuts de l’iconographie chrétienne, ce geste était réservé aux représentations du Logos (le Verbe). Jésus transfiguré est « contenu » dans une mandorle (en forme d’amande) dont le rayonnement semble à la fois émaner de lui (lumière dorée) et exister par lui-même en arrière-plan (lumière verte). Cette mandorle manifeste la gloire divine en tant qu’elle procède du Père et du Fils.

À la gauche apparaît Moïse, le fondateur et le ­législateur du Peuple de Dieu, et à droite Élie, le grand prophète qui en fut le restaurateur. La robe d’Élie est verte, couleur de l’ascèse. Les deux personnages de l’Ancien Testament sont ostensiblement tournés vers Jésus dans une attitude de dévotion, pour bien montrer que le chemin préparé par l’ancienne Alliance aboutit à Jésus, le Christ de Dieu. Au pied de la scène, saint Pierre, saint Jean et saint Jacques portent des vêtements dont les couleurs relèvent encore des conventions des icônes byzantines. L’attitude des deux derniers nommés montre qu’ils sont bouleversés. Quant à saint Pierre, ses mains jointes sur sa poitrine et son attitude de suppliant indiquent qu’il propose à Jésus de monter trois tentes pour faire durer le ravissement : Il ne savait pas ce qu’il disait, commente le récit évangélique. Et voici que la voix de Dieu, le Père, atteste : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi. » Et elle commande : « Écoutez-le ! » (Lc 9, 33.35).

Mais pourquoi donc Moïse et Élie vont-ils disparaître ­aussitôt cette parole du Père prononcée ? La réponse nous est donnée par le commencement de la lettre aux Hébreux (1, 1-3) : À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes. [Le Fils est le] rayonnement de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être.

« Écoutez-le ! » Leurs missions accomplies, la Loi et les Prophètes s’effacent donc, non qu’ils disparaissent, mais ils se fondent dans la réalité dont ils étaient la figure. « Écoutez-le ! » dit le Père : la Loi et les Prophète se devaient alors, selon le mot de Bossuet, de « céder la Parole à Jésus ». L’aigle de Meaux en conclut que désormais, en régime chrétien, la seule prédication admissible est celle qui fait entendre « la parole du Fils de Dieu même ».

« Écoutez-le ! » Lui seul.

Transfiguration du Christ, attribué à Barna da Siena (actif entre 1330 et 1350), San Gimignano (Italie), Collegiata di Santa Maria Assunta. © Bridgeman Images.