L’enseignement de l’Église sur la liturgie
La catéchèse du pape Léon XIV sur Sacrosanctum Concilium.
4. Le mystère eucharistique
Le mystère eucharistique est d’une richesse inépuisable pour notre vie spirituelle.
Chers amis, lecteurs de Magnificat,
vous êtes à nouveau avec le père Gilles Drouin, vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes et professeur honoraire à l’Institut supérieur de liturgie. Nous sommes ensemble pour approfondir les catéchèses que, ces mercredis, le pape Léon XIV donne sur la Constitution conciliaire sur la sainte liturgie. Ce mercredi, le pape s’est arrêté sur le chapitre 2 de la Constitution conciliaire consacrée au mystère de l’Eucharistie. Les mercredis précédents, le pape avait abordé le Prologue et le chapitre 1, qui, nous l’avons vu, posaient les bases d’une théologie et d’une spiritualité de la liturgie. Après le chapitre 2, consacré au sacrement des sacrements, l’Eucharistie, la Constitution abordera au chapitre 3 les autres sacrements et sacramentaux.
Pour aborder le mystère de l’Eucharistie, le pape se met à l’école de son maître, saint Augustin, qu’il cite en commençant sa catéchèse. Quand Augustin présentait le mystère de l’Eucharistie à ses nouveaux baptisés, il était dans la même situation que nous aujourd’hui, qui avons cette grâce d’avoir de nombreux catéchumènes baptisés, confirmés, eucharistiés dans la nuit de Pâques. Augustin le faisait en citant Saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens, au chapitre 12, qui dit : Vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres. Une citation qui inspire un chant bien connu dans nos communautés : « Devenons ce que nous recevons, devenons le corps du Christ ». Augustin leur disait : « Quand vous dites Amen en recevant le corps du Christ – comme nous aujourd’hui : Amen ça veut dire que c’est du solide : je crois, c’est quelque chose sur lequel je peux m’engager, complètement, engager toute ma vie. Quand vous dites Amen, quand nous disons Amen, nous disons non seulement : je crois que je reçois le corps du Christ, mais nous disons également que je crois que je suis reçu dans le grand corps dont le Christ est la tête et dont nous sommes les membres. Ainsi, le pape, à la suite d’Augustin, ne sépare pas la dimension sacramentelle de l’Eucharistie, ce qu’on appelle aujourd’hui le Saint-Sacrement, de sa dimension ecclésiale.
Dans un deuxième temps, le pape revient sur la dimension sacrificielle de l’Eucharistie. Il cite le numéro 48 de Sacrosanctum Concilium qui précise que l’assemblée offre le sacrifice eucharistique non seulement par les mains du prêtre, mais également en union avec lui. Ce faisant, la Constitution donnait une réponse à un ancien débat théologique qui posait la question : qui offre le sacrifice de l’Eucharistie ? Est-ce que c’est le prêtre seul ? Est-ce que c’est le prêtre avec l’assemblée ? Est-ce que c’est l’assemblée par les mains du prêtre ?
Le pape Léon XIV ne s’arrête pas dans sa catéchèse à ces questions techniques, mais revient sur la dimension existentielle, essentielle pour appréhender la signification du caractère sacrificiel de l’Eucharistie. L’Eucharistie est le mémorial, fait mémoire, actualise, rend présent le sacrifice du calvaire. Ce faisant, en communiant à l’Eucharistie, dimanche après dimanche, nous entrons dans le style de vie qui est celui du Christ, le style d’une vie marquée du sceau du don de soi. Un don qui, culmine dans le don suprême que Jésus fait de sa vie par amour pour nous à la croix. C’est important, cette dimension sacrificielle, dans la tradition. Aujourd’hui, le pape nous en donne une interprétation très concrète pour notre vie quotidienne. Le sacrifice, ce n’est pas « plus ça fait mal, mieux c’est » – ce serait un mauvais jansénisme –, mais c’est accepter que notre vie soit marquée à la suite de celle du Christ par don de soi, par amour, au quotidien.
Dans un troisième temps, le pape aborde les deux parties de la liturgie de la messe : la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique reprenant en cela le Concile qui précise qu’ « elles sont si étroitement unies entre elles, ces deux parties, qu’ elles ne forment qu’ un seul acte de culte ».
L’unité de ces deux parties nous enseigne que la liturgie de la parole n’est pas, en quelque sorte, si vous me permettez cette familiarité, une sorte de « hors d’œuvre » précédant le banquet eucharistique. Le pape Léon cite ici son prédécesseur Benoît XVI, et particulièrement sa belle exhortation apostolique Verbum Domini, qui précise que ces deux parties s’éclairent et s’enrichissent mutuellement.
Le pape revient également sur une demande du concile Vatican II, qui a été mise en œuvre dans la réforme liturgique, d’ouvrir plus largement le trésor de la Sainte Écriture, c’est-à-dire de donner aux fidèles, lors des célébrations de l’Eucharistie, un « échantillonnage » plus large de la Parole, des trésors bibliques.
Enfin, dans une quatrième partie, le pape, à la suite des numéros 47 et 48 de Sacrosanctum Concilium, deux numéros fondamentaux pour aborder le mystère de l’Eucharistie dans la Constitution se met à l’école du long fleuve de la Tradition. Le long fleuve de la Tradition nous présente ou enrichit notre compréhension du mystère eucharistique de différentes notes tant spirituelles que théologiques.
Trop souvent, on a tendance à réduire l’Eucharistie, ce grand mystère, à l’une de ses dimensions. Ça peut être la dimension ô combien importante de la présence réelle. C’est important, mais la présence réelle n’épuise pas la compréhension que nous avons du mystère eucharistique. Ça peut être la dimension sacrificielle, également très importante, nous en avons parlé et nous avons vu comment le pape l’interprète de manière existentielle. Ça peut être également la dimension ecclésiale que le pape a rappelée en la mettant en lien à la suite d’Augustin avec sa dimension sacramentelle. Ça peut être également la dimension de mémorial. Le mémorial, ce n’est pas le souvenir d’un événement passé. Le mémorial, dans la tradition biblique, le mémorial eucharistique, nous rend présent au don de soi que le Christ le fait de lui-même au Calvaire. Le mémorial eucharistique rend présent le mystère pascal de la mort et de la résurrection du Christ et nous rend présent nous-mêmes à ce mystère pascal de mort et de résurrection. Ainsi, l’Eucharistie transcende-t-elle le temps. Nous sommes en quelque sorte au pied de la croix quand nous célébrons l’Eucharistie. Et c’est lié également à la dimension eschatologique, un terme un peu technique, qui signifie que l’Eucharistie nous rend présents au temps définitif, aux réalités définitives. Quand nous célébrons l’Eucharistie, nous sommes déjà en quelque sorte dans les réalités définitives, nous sommes déjà au Ciel.
Vous voyez, l’Eucharistie transcende le temps. En célébrant l’Eucharistie – c’est ce que nous disons dans l’anamnèse –, nous la célébrons aujourd’hui et maintenant dans le monde. L’Eucharistie est tout sauf une fuite du monde, mais elle nous rend doublement contemporains du mystère sauveur de la mort et de la résurrection du Christ, et de son accomplissement final dans l’éternité.
Le long fleuve de la Tradition nous offre donc différents points de vue sur ce mystère de l’Eucharistie que nous ne pouvons enfermer dans une seule de ces catégories, dans une seule de ces spiritualités, tant il est riche pour notre vie chrétienne, pour notre vie spirituelle.
Le père Gilles Drouin est vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes, et professeur honoraire à l’institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris.
La catéchèse du Saint-Père
Chers frères et sœurs, bonjour et bienvenue !
Nous poursuivons notre catéchèse sur les documents du Concile Vatican II, en particulier sur la Constitution Sacrosanctum Concilium (SC), sur la liturgie.
Lorsque saint Augustin veut expliquer aux nouveaux baptisés le mystère du Corps du Christ, il reprend le passage de saint Paul que nous venons d’entendre : « Vous êtes le corps du Christ et, chacun selon sa part, ses membres » (1 Co 12, 27). Et il ajoute : « C’est votre mystère que vous recevez. À ce que vous êtes, vous répondez : Amen, et votre réponse est comme votre signature. On vous dit : “Le corps du Christ”, et vous répondez : “Amen”. Soyez donc des membres du corps du Christ, afin que votre “Amen” soit vrai. […] Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes » (Sermon 272, PL 38, 1247).
Immédiatement après avoir évoqué la Cène de Jésus, la Constitution sur la Liturgie parle de l’Eucharistie en ces termes d’inspiration augustinienne. Pour les chrétiens, prendre part à la table du Seigneur signifie en effet « être formés par la Parole de Dieu, se restaurer à la table du Corps du Seigneur, rendre grâce à Dieu » (SC, 48). C’est en le recevant dans sa Parole et dans l’Eucharistie que nous devenons ce que nous recevons. Nous devenons le Corps dont le Chef est le Christ ressuscité, assis à la droite du Père (cf. Col 1, 18), qui nous prépare une place dans les cieux (cf. Jn 14, 3) : l’Eucharistie est ainsi le sacrement du Royaume à venir. C’est le Pain de la route, qui nous conduit vers la Patrie céleste, jusqu’au jour béni où « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28).
L’assemblée liturgique offre le Sacrifice « non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui » (SC, 48). Dans cette perspective, l’Eucharistie est la forme du sacrifice spirituel des chrétiens (cf. He 13, 16 ; Rm 12, 1), en tant que voie d’union avec Dieu et d’union réciproque. En y participant, ils apprennent « à s’offrir eux-mêmes et, jour après jour, à être consumés, par le Christ, dans l’unité avec Dieu et entre eux » (ibid.). Ainsi, en nous unissant au Christ, l’Eucharistie nous enseigne à adopter le mode de vie du Seigneur Jésus lui-même, marqué par le don gratuit de soi. Ce don nous fait donc entrer dans la dynamique de l’unité, qui offre un puissant antidote aux germes de division qui minent notre monde, nos communautés, nos familles, notre cœur (cf. SC, 47).
Très chers, lorsque nous participons à l’Eucharistie, nous sommes invités à écouter la Parole de Dieu et à nous nourrir à la table du Seigneur, où Lui-même s’offre au Père. Ces deux parties de la Messe, la Liturgie de la Parole et la Liturgie eucharistique, « sont si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte » (SC, 56).
En ce qui concerne la Parole, il faut rappeler qu’il ne s’agit pas seulement d’acquérir une connaissance intellectuelle des Écritures, mais de recevoir la Parole « vivante et efficace » (He 4, 12), adressée par Dieu à tous et en même temps à chacun, Parole qui nourrit et alimente ensemble avec le Pain eucharistique, et nous fait passer de la décadence du péché à la vie nouvelle en Christ. « L’Eucharistie nous ouvre à l’intelligence de la Sainte Écriture, comme la Sainte Écriture illumine et explique à son tour le Mystère eucharistique. » (Benoît XVI, Exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini, 55).
Le Concile œcuménique Vatican II a demandé « d’ouvrir plus largement les trésors de la Bible, afin que la table de la Parole de Dieu soit offerte aux fidèles avec une plus grande abondance » (SC, 51). La réforme liturgique a traduit cette demande par ce trésor qu’est le Lectionnaire, c’est-à-dire le livre qui rassemble toutes les Lectures bibliques destinées aux célébrations liturgiques. Cette richesse a été puisée à la source la plus pure de la Tradition vivante, qui allie la « fidélité à la tradition » à l’« ouverture à un progrès légitime » (SC, 23).
Le début du chapitre II de la Constitution sur la Liturgie est tissé de références au grand fleuve de la Tradition, qui s’étend des Pères de l’Église jusqu’à nous. Je cite : « Notre Sauveur, à la dernière Cène, la nuit où il était livré, institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang pour perpétuer le sacrifice de la croix au long des siècles, jusqu’à ce qu’il vienne, et pour confier ainsi à l’Église, son Épouse bien-aimée, le mémorial de sa mort et de sa résurrection : sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité, banquet pascal dans lequel le Christ est mangé, l’âme est comblée de grâce, et le gage de la gloire future nous est donné » (SC, 47).
Chers frères et sœurs, puisons avec foi à cette source de vie divine et laissons-nous transformer par le mystère que nous célébrons.
Audience générale – Léon XIV – mercredi 24 juin 2026
© Dicastère pour la Communication – Libreria Editrice Vaticana
Crédit de l’image en bandeau : @Vatican Media