L’enseignement de l’Église sur la liturgie

La catéchèse du pape Léon XIV sur Sacrosanctum Concilium.

7. La musique sacrée

La musique aide à ouvrir notre cœur à l’action de Dieu dans la grâce et à nous laisser transformer par elle.

Chers amis, lecteurs de Magnificat, nous sommes à nouveau ensemble cette semaine. Je suis le père Gilles Drouin, vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil-Essonne et professeur honoraire à l’Institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris, pour vous commenter les catéchèses que donne le pape Léon XIV sur la Constitution du concile Vatican II sur la Sainte Liturgie. Cette semaine, le pape aborde le chapitre VI de cette Constitution consacrée au chant et à la musique liturgique. Question importante, délicate, sensible, parce que génératrice, parfois, de tensions dans nos communautés.

 Le pape commence en évoquant un point important, le fait que le chant et la musique liturgique constituent, dans la tradition de l’Église, un trésor d’une valeur inestimable. Et immédiatement, après avoir évoqué cet aspect qu’on pourrait à la limite qualifier de patrimonial, il précise que le chant et la musique liturgique font aujourd’hui partie nécessaire et intégrante de la liturgie solennelle. Et à travers ça, il dit que le chant et la musique ne sont pas une ornementation de la liturgie, mais font partie du cœur de la liturgie. Nos amis orthodoxes nous le disent parfois de façon un peu malicieuse : « vous, les Latins ou les Occidentaux, vous chantez à la messe, mais nous, nous chantons la messe. » Et je crois qu’il y a là quelque chose à entendre.

Dans un deuxième temps, le pape évoque ce qu’il appelle le cœur de l’enseignement du chapitre VI de la Constitution, qui porte sur la musique. C’est le numéro 112, un numéro très important qui précise que la musique et le chant liturgique seront d’autant plus saints – il dit bien « saints » et non « adaptés » – ce qui montre bien qu’ils font partie de la liturgie, qu’ils sont nécessaires pour que la liturgie soit une sainte liturgie. Le chant et la musique seront d’autant plus saints qu’ils seront en connexion plus étroite avec leur rite. Cela veut dire très simplement que le critère numéro un de leur choix, c’est l’adéquation du chant et de la musique au rite. En clair, un chant d’entrée n’est pas un chant de communion, ou un chant de Carême n’est pas un chant de Pâques. Ce point est particulièrement important dans la situation actuelle en Europe occidentale où avec les influences Pentecôtistes, les chants de louanges et de méditations – pour importants qu’ils soient – ont tendance à laminer la diversité du chant liturgique et à ignorer la valeur des temps de l’année liturgique : l’Avent, le Carême, le temps Pascal. En outre, un chant d’entrée, un chant de communion, encore une fois, ne sont pas la même chose.

Le pape, dans un troisième temps, renvoie à son lointain prédécesseur Saint Pie X à propos de la « participation active ». Pie X est le premier des papes à avoir intégré cette expression dont on sait la fortune. C’est une expression qui sera très importante pour le Mouvement liturgique et très importante dans la Constitution sur la sainte liturgie. Il est le premier à l’intégrer dans un document magistériel de haut niveau : un motu proprio, précisément consacré à la musique et au chant liturgique. Le chant et la musique liturgique sont l’un des lieux éminents de la participation active du peuple chrétien au mystère célébré. Ensuite, le pape Léon XIV se réfère à son maître saint Augustin en soulignant que le chant et la musique liturgique honorent tout particulièrement la dimension sensible, affective même, de la liturgie. Il ajoute que le chant et la musique liturgique sont un facteur important de communion. Deux thèmes à la dimension sensible, la dimension de communion étant extrêmement importante chez saint Augustin. Pour la communion, on a tous eu l’expérience qu’un beau chant repris en commun par une belle assemblée, manifeste et façonne la communion de personnes, par ailleurs, très différentes.

Mais si le chant et la musique liturgique sont des facteurs de communion, créer de bons chants et une bonne musique liturgique, c’est très exigeant. Le pape lance un appel aux compositeurs avec trois « critères » qui garantissent l’exigence d’un chant liturgique ou d’une musique liturgique de qualité. Le premier renvoie à ce que nous disions sur l’adéquation avec le rite. Il faut d’abord qu’il convienne et qu’il convienne au rite. Ça, c’est le critère numéro un. Le deuxième critère, c’est la noble simplicité. D’habitude, la noble simplicité, on en parle surtout pour l’art sacré. Mais là, le pape applique cette exigence, cet appel à la noble simplicité, au chant et à la musique liturgique. Une noblesse, non pas quelque chose de banal, mais avec simplicité pour que ce soit facilement interprétable par une assemblée paroissiale normale, à cause de l’exigence de participation active. Et puis, le troisième critère concerne les textes qui doivent là aussi être profonds, mais en même temps accessibles. Profonds et accessibles. Vous voyez, noblesse et simplicité, profondeur et accessibilité. Il y a là une tension qui est constitutive de la qualité de la musique et du chant liturgique.
Quant aux textes, le pape souligne évidemment qu’ils doivent être inspirés par la Sainte Écriture. Dans la tradition catholique, on ne chante pas la Sainte Écriture, à l’exception notable des Psaumes – les Psaumes, c’est quelque chose de très particulier, magnifique et très particulier. Mais toute la tradition de l’Église latine a insisté sur le fait que le chant et la musique était au service de l’Écriture sainte. Et évidemment, le grégorien en est un exemple éminent.

Précisément, c’est le sixième point de la catéchèse du pape, le pape rappelle l’importance singulière du chant grégorien et de l’orgue dans la tradition catholique : deux éléments qui constituent une forme de référence pour composer actuellement des chants et de la musique adaptées aux conditions actuelles.

L’avant-dernier point est très développé par le pape. Il porte sa marque personnelle. Il est plus développé par le pape que dans la Constitution, c’est la question de l’inculturation. Le pape souligne, c’est peut-être son expérience de pasteur en Amérique latine, que la musique et le chant sont un des lieux éminents de l’inculturation et sont nécessaires également pour justement consommer ces noces entre l’Évangile et une culture donnée. Je donnerai un exemple que le pape ne cite pas, mais un exemple magnifique : les moines de Keur Moussa, au Sénégal. L’abbaye de Keur Moussa a été fondée par l’abbaye de Solesmes. Ils sont héritiers de la tradition grégorienne la plus authentique, la plus occidentale qui soit. En même temps, ils ont réussi à inculturer cette tradition profondément latine avec les traditions musicales et instrumentales les plus authentiques de l’Afrique. C’est un exemple magnifique, assez rare, parce que parfois, l’inculturation est un art difficile, mais un exemple de magnifique réussite d’inculturation.

Le pape, enfin, termine, à la suite de son prédécesseur François, par un appel à la formation au chant et à la musique liturgique. Une fois n’est pas coutume, je terminerai par un coup de projecteur pour ce que nous avons mis en place il y a une vingtaine d’années à l’Institut supérieur de liturgie, un diplôme universitaire de musique liturgique, partant du constat que, précisément, beaucoup de musiciens d’Église manquaient de formation théologique. Le pape le disait au départ, la musique n’est pas une ornementation, mais elle fait partie de la liturgie. D’où l’importance de la formation au chant et à la musique liturgique.

Le père Gilles Drouin est vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes, et professeur honoraire à l’institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris.

La catéchèse du Saint-Père

Chers frères et sœurs,

Le sixième chapitre de la Constitution Sacrosanctum Concilium (SC) du Concile Vatican II est consacré à la musique sacrée. Il affirme : « La tradition musicale de l’Église universelle constitue un trésor d’une valeur inestimable qui l’emporte sur les autres arts, du fait surtout que, chant sacré lié aux paroles, il fait partie nécessaire ou intégrante de la liturgie solennelle » (SC, 112). Il précise également : « La musique sacrée sera d’autant plus sainte qu’elle sera en connexion plus étroite avec l’action liturgique, en donnant à la prière une expression plus agréable, en favorisant l’unanimité ou en rendant les rites sacrés plus solennels » (ibid.).

Nous trouvons ici le cœur de l’enseignement conciliaire, qui confirme et approfondit la fonction ministérielle de la musique dans la liturgie, déjà soulignée par saint Pie X dans le Motu Proprio Inter sollicitudines (22 novembre 1903). La musique, en réalité, fait partie intégrante de l’action liturgique et n’est pas un simple ornement de la célébration. Dans la liturgie, chanter et jouer de la musique signifie prier, accorder son cœur à celui de ses frères et sœurs et avec Dieu, en participant activement au mystère célébré. La musique, en particulier, exprime la dimension affective de la prière, comme le dit saint Augustin : « Cantare amantis est », c’est-à-dire « le chant est l’expression de l’amour » (Sermon 336, 1). Ceci est très important, car cela aide à ouvrir le cœur à l’action de Dieu dans la grâce et à se laisser transformer par elle.

Le chant, en outre, favorise la communion. Par la symphonie des voix, il contribue à l’union des âmes, transcendant les différences entre les personnes et unissant tous les fidèles dans la louange de Dieu. Ainsi, il devient une épiphanie de l’Église, une manifestation tangible de la communion qui est inhérente à sa nature même.

La profonde signification théologique du chant sacré, partie intégrante de l’action liturgique, engendre certaines exigences. La première est que, au-delà des modes ou des sensibilités particulières des auteurs, il doit répondre à tous les niveaux à ce qui convient le mieux au moment de la célébration. La forme, notamment sur le plan mélodique, doit être à la fois noble et simple, d’une grande qualité musicale et facile à exécuter, surtout lorsqu’elle est destiné à être chantée par toute l’assemblée (cf. SC, 121).

Pour la même raison, le Concile recommande que les textes soient également appropriés, profonds et, en même temps, facilement compréhensibles, inspirés principalement de l’Écriture sainte, des livres liturgiques et de la Tradition spirituelle de l’Église. Sur ce point, il est nécessaire d’être vigilant afin que soit maintenue et renforcée la dynamique exprimée par l’ancien principe « lex orandi lex credendi », c’est-à-dire, la loi de la prière est aussi la loi de la foi .

Sacrosanctum Concilium consacre une large place au thème de la participation active des fidèles (cf. n° 114). Elle doit être « comprise […] à partir d’une plus grande conscience du mystère qui est célébré et de sa relation avec l’existence quotidienne » (Benoît XVI, Exhortation apostolique Sacramentum Caritatis, 52), dans un « esprit de constante conversion qui doit caractériser la vie de tous les fidèles » (ibid., 55). Quant à la manière concrète d’y parvenir par le rôle spécifique de la musique sacrée, la Constitution apporte une réponse claire : « On favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques» et « un silence sacré » (SC, 30). Elle exhorte chaque ministre ou laïc à accomplir « seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques » (SC, 28), dans un équilibre harmonieux entre les différents ministères, les diverses interventions et les moments de silence.

Le Concile accorde ainsi une grande importance au chant grégorien, sans pour autant exclure de la célébration d’autres genres de musique sacrée. Une attention particulière est également portée à l’orgue (voir SC, 120), tandis que l’usage d’autres instruments est permis « selon qu’ils sont ou peuvent devenir adaptés à un usage sacré, qu’ils s’accordent à la dignité du temple et qu’ils favorisent véritablement l’édification des fidèles. » (SC, 120).

Un thème cher à la réforme conciliaire est celui de l’inculturation, notamment dans le domaine de la musique sacrée. On souligne en particulier, en ce qui concerne les traditions musicales des différentes cultures, l’importance de les prendre sérieusement en considération comme faisant partie intégrante de la vie religieuse et sociale des peuples. Il est donc recommandé, d’une part, de dispenser à tous une formation « de leur sens religieux » (SC 119) et, d’autre part, « dans la mesure du possible, […] de promouvoir la musique traditionnelle de ces peuples, tant à l’école que dans les actions sacrées » (ibid.).

Dans le contexte liturgique, un rôle particulier est reconnu à la schola cantorum, instrument pastoral dont la promotion est recommandée, avec pour tâche « d’assurer la juste exécution des parties qui lui sont propres, selon les divers genres de chant, et d’aider la participation active des fidèles dans le chant.» (Sacrée Congrégation Des Rites, Instr. Musicam sacram, 19).

À cette fin, le compositeur de musique sacrée est appelé à connaître et à préserver le patrimoine musical de l’Église, s’en laissant inspirer pour créer de nouvelles compositions au service de la liturgie, dans le respect des sensibilités contemporaines et des diverses traditions culturelles, afin de « purifier le culte d’erreurs de style, de formes d’expression médiocres, de musiques et de textes plats, peu adaptés à la grandeur de l’acte que l’on célèbre, pour assurer la dignité et la beauté des formes de la musique liturgique » (Saint Jean-Paul II, Chirographe sur la musique sacrée, 22 novembre 2003, 3).

Pour toutes ces raisons, les Pères conciliaires recommandent de promouvoir la formation et la pratique de la musique sacrée « dans les séminaires, les noviciats de religieux des deux sexes et leurs maisons d’études, et aussi dans les autres institutions et écoles catholiques » (SC, 115), et de veiller à ce que les musiciens et les chanteurs reçoivent une solide formation liturgique (cf. ibid.).

Chers frères et sœurs, les Pères de l’Église tenaient le chant liturgique en haute estime, symbole de communion ecclésiale. C’est pourquoi nous pouvons conclure par ces belles paroles de saint Ignace d’Antioche : « Que chacun de vous aussi, vous deveniez un chœur, afin que, dans l’harmonie de votre accord, prenant le ton de Dieu dans l’unité, vous chantiez d’une seule voix par Jésus-Christ au Père, afin qu’il vous écoute et qu’il vous reconnaisse, par vos bonnes œuvres, comme les membres de son Fils » (Lettre aux Éphésiens 4, 2).

Audience générale – Léon XIV – mercredi 19 aout 2026
© Dicastère pour la Communication – Libreria Editrice Vaticana

Crédit de l’image en bandeau : @Vatican Media