L’enseignement de l’Église sur la liturgie

La catéchèse du pape Léon XIV sur Sacrosanctum Concilium.

8. Les raisons de la réforme liturgique

La réforme a été voulue pour faire resplendir la liturgie comme « la source première de cet échange divin par lequel la vie de Dieu nous est communiquée » (Paul VI).

Chers amis, lecteurs de Magnificat, nous sommes de nouveau ensemble. Je suis le père Gilles Drouin, vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes et Professeur honoraire à l’Institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris, pour commenter et recueillir les fruits de l’ultime catéchèse du pape Léon XIV donnée ce mercredi sur la Constitution sur la Sainte Liturgie. Cette catéchèse a un statut un peu particulier, pas simplement parce qu’elle est la dernière, mais aussi parce que, contrairement aux autres qui, grosso modo, suivaient le fil du texte de la Constitution sur la Sainte Liturgie, cette catéchèse essaie de répondre à une question que le pape lui-même pose : pourquoi les pères conciliaires ont-ils souhaité, après le Concile, engager une réforme générale de la liturgie ? Le pape ne le précise pas, mais la Constitution sur la Sainte Liturgie, Sacrosanctum Concilium, a été votée à la quasi-unanimité des Pères conciliaires – même Monseigneur Lefebvre, qui siégeait au Concile, a voté en faveur de cette Constitution sur la Sainte Liturgie.

Le pape, dans cette catéchèse, reprend des déclarations de la plupart de ses prédécesseurs du XXᵉ siècle pour montrer comment ils ont accompagné et fait leurs certaines des principales intuitions du Mouvement liturgique dont il a parlé à plusieurs reprises et dont nous avons parlé nous-même, ce grand mouvement à caractère théologique et pastoral qui visait à faire ou à refaire de la liturgie la source de la vie spirituelle du peuple chrétien. Ce faisant le pape souhaite montrer comment la tradition de l’Église, exprimée par les pontifes successifs du XXᵉ siècle, avait souhaité que la liturgie s’engage sur un chemin de réforme.

La première citation est celle du cardinal Montini, le futur Paul VI qui était alors archevêque de Milan, qui s’adresse à ses fidèles et à ses prêtres, et précise que la liturgie ne peut pas renoncer à sa fonction didactique, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas ne pas être comprise et que les fidèles ne peuvent plus être « passifs et muets ». Le pape Léon XIV fait le lien entre cette expression et une expression reprise du numéro 48 de la Constitution sur la Sainte Liturgie : « spectateurs étrangers et muets », une expression elle-même reprise de Pie XI – vous voyez toute cette continuité !

Je vais reprendre le numéro 48 de la Constitution, qui est un numéro fondamental. Le pape le cite dans son intégralité car c’est un numéro fondamental pour comprendre en particulier ce qu’est « la participation active ». : « Aussi l’Église se soucie-t-elle d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi » – c’est l’Eucharistie – « comme des spectateurs étrangers et muets » – voilà l’expression « des spectateurs étrangers et muets » qui renvoie au cardinal Montini renvoyant lui-même à Pie XI – « mais que le comprenant bien dans ses rites et ses prières » – on a besoin de comprendre, la liturgie n’est pas simplement intellectuelle, mais il y a une dimension de compréhension – « ils participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée » – ce n’est pas une participation extérieure, c’est une participation à l’action, et n’oublions pas que c’est le Christ qui agit. Donc ils participent à l’action salvifique du Christ. Puis le numéro 48 détaille les composantes de cette participation active : qu’ils (les fidèles) « soient formés par la parole de Dieu » : la parole de Dieu, qui a un rôle très important dans le Concile Vatican II et dans la réforme liturgique, forme les fidèles. Mais ce n’est pas une formation intellectuelle. Je prends souvent l’image d’une forme, vous savez, de celles qu’on met dans une chaussure, qui nous forme intérieurement, qui nous fait passer de l’informe où nous sommes vers la conformité à l’image de Dieu. Nous sommes dans une situation de difformité – je fais ici référence à saint Augustin – et la parole de Dieu nous amène à nous conformer à l’image de Dieu à laquelle nous sommes créés. « Ils se restaurent », toujours les fidèles « à la table du corps du Seigneur » – c’est la communion – « rendent grâce à Dieu » – c’est la participation à la prière eucharistique. On n’écoute pas simplement, on rend grâce avec le prêtre. Et puis, « qu’offrant la victime sans tache » – c’est le Christ, toujours dans l’Eucharistie – « non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes » : c’est-à-dire qu’en participant à la messe, , en se laissant former par la prière eucharistique, on entre dans le mouvement de don de soi, dont le pape parlait dans les premières catéchèses, don de soi qui est celui du Christ afin que de jour en jour, « ils – c’est-à-dire les fidèles –soient consommés par la médiation du Christ dans l’unité avec Dieu et entre eux » : la finalité, l’horizon de la liturgie eucharistique et de la participation à la liturgie, c’est une union totale d’une part entre les fidèles, et d’autre part entre les fidèles et le Christ – dimension verticale avec le Christ et dimension horizontale avec les fidèles, entre eux. On en est loin, mais relisons le numéro 48 de Sacrosanctum Concilium et nous comprendrons un peu mieux ce qu’est en vérité la participation active.

Puis le pape cite son prédécesseur Pie XII qui, dans sa grande encyclique liturgique, Médiator Dei, distinguait dans la liturgie, et c’est repris par le Concile, une partie immuable d’institution divine, par exemple dans la messe, le faites de ceci en mémoire de moi, c’est-à-dire le fait de reprendre ce que le Christ a fait au cours de son dernier repas –, et des parties sujettes à changement qui peuvent varier au cours des âges. Dans la liturgie, il y a des parties qui ont varié, qui peuvent continuer à varier, à s’adapter. Il y a une variabilité de la liturgie dans le temps et dans l’espace. Dans le temps, ce sont des variations au cours des âges, et dans l’espace parce qu’il y a plusieurs rites : le rite latin, le rite byzantin, le rite copte… Dans l’Église catholique elle-même, il y a une pluralité de rites. Le pape Léon XIV, fait ensuite référence à un autre pontife important du XXᵉ siècle, Jean XXIII, qui, avant le Concile, a demandé que le bréviaire et le missel soient simplifiés.

En citant ces papes successifs, le pape Léon XIV nous dit que la liturgie est inscrite dans le long fleuve de la tradition vivante. Le pape actuel ne prend pas l’image du long fleuve, mais c’est une image qu’aimait utiliser le pape Benoît XVI. On pourrait dire que la liturgie traditionnelle, c’est la liturgie de Paul VI puisqu’elle est la liturgie de la tradition vivante de l’Église, sanctionnée par un acte majeur du Magistère, une liturgie qui a été voulue par un concile œcuménique, et promulguée par un pape, Paul VI.

Le pape actuel termine en évoquant les abus qui ont pu se produire dans la mise en œuvre de cette réforme liturgique, mais en appelant à ce que les évêques et les prêtres veillent à la mise en œuvre de cette réforme dans une noble simplicité. Cette notion, la noble simplicité, qui avait déjà été évoquée pour les textes des chants liturgiques lors de la précédente catéchèse, est évoquée à nouveau par le pape, cette fois pour l’ensemble de la liturgie.
 Il termine en affirmant que, si elle est célébrée ainsi, la liturgie nourrira, et il renvoie au numéro 48-, elle nourrira la vie spirituelle des fidèles. Elle sera aussi un vecteur fondamental d’évangélisation. La liturgie est évangélisatrice. Quand on lit, ce que j’ai la chance, ou la grâce, de faire en tant que vicaire général, les lettres des catéchumènes qui demandent les sacrements de l’initiation chrétienne à l’évêque, on voit que très souvent, le point de départ de leur rencontre avec le Christ, a été la liturgie. Voilà, cette belle série de catéchèses se termine avec un enseignement important du pape qui resitue la réforme liturgique dans la grande tradition vivante de l’Église.

Le père Gilles Drouin est vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil-Essonnes, et professeur honoraire à l’institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris.

La catéchèse du Saint-Père

Chers frères et sœurs,

Dans cette dernière catéchèse sur la Constitution Sacrosanctum Concilium, je voudrais m’arrêter sur les raisons pour lesquelles les Pères conciliaires ont voulu promouvoir une réforme de la liturgie. À cet égard, la troisième Lettre du Concile que le cardinal Giovanni Battista Montini, alors archevêque de Milan, a adressée le 28 octobre 1962 aux fidèles de son Église est très éclairante. La liturgie – écrivait-il – « est l’expression sincère tant du divin que de l’humain. C’est un langage. C’est, d’une part, un vecteur d’enseignement divin, et, d’autre part, la voix d’un dialogue avec Dieu. Il est clair qu’elle ne peut renoncer à sa fonction didactique, et qu’elle ne peut manquer d’offrir à la foi et à la piété la possibilité de s’exprimer avec une intelligibilité spontanée » [1] . Animé par ces convictions, le futur pape saint Paul VI affirmait que les fidèles « ne peuvent et ne doivent plus rester muets et passifs. Leur présence matérielle ne peut s’accorder avec leur absence spirituelle ». [2]

La concordance entre ces déclarations et celles qui figureront au n°48 de la Constitution conciliaire est évidente : « l’Église se soucie-t-elle d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée, soient formés par la Parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu ; qu’offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l’unité avec Dieu et entre eux ». On perçoit dans ces paroles une prise de conscience renouvelée de la valeur de la liturgie. À travers les actions rituelles de l’Église, tandis que s’accomplit le mémorial de l’œuvre du salut, la possibilité est donnée de vivre la véritable relation avec Dieu, en entrant en contact avec l’événement salvifique. Puisque les gestes, les paroles de la sainte liturgie sont décisifs pour réaliser cette expérience, la participation des fidèles ne peut être passive.

La réforme conciliaire, en mettant au centre ce qui constitue le cœur de l’expérience ecclésiale, a voulu faire resplendir la liturgie comme « la source première de cet échange divin par lequel la vie de Dieu nous est communiquée » [3] . De cette conviction est née la nécessité de rendre la richesse des textes bibliques et des prières, plus accessible à tous les fidèles, et de simplifier l’ordre de la célébration par rapport à celui prévu dans les livres liturgiques alors en vigueur.

La liturgie, en effet, étant une réalité vivante, a toujours été soumise, au fil des siècles, à des évolutions et à des changements. Le Magistère en a adapté les formes aux exigences des différentes époques. Il n’est donc pas surprenant que le Concile Vatican II, dans le plus grand respect du patrimoine de la tradition, et précisément afin de le rendre plus accessible, ait jugé nécessaire une révision des livres liturgiques.

L’objectif qui tenait à cœur aux Pères est énoncé au n° 21 de la Constitution Sacrosanctum Concilium : « Pour que le peuple chrétien bénéficie plus sûrement des grâces abondantes dans la liturgie, la sainte Mère l’Église veut travailler sérieusement à la restauration générale de la liturgie elle-même. Car celle-ci comporte une partie immuable, celle qui est d’institution divine, et des parties sujettes au changement qui peuvent varier au cours des âges ou même le doivent, s’il s’y est introduit des éléments qui correspondent mal à la nature intime de la liturgie elle-même, ou si ces parties sont devenues inadaptées. Cette restauration doit consister à organiser les textes et les rites de telle façon qu’ils expriment avec plus de clarté les réalités saintes qu’ils signifient, et que le peuple chrétien, autant qu’il est possible, puisse facilement les saisir et y participer par une célébration pleine, active et communautaire. » C’est à l’encyclique Mediator Dei du pape Pie XII que remonte la distinction, dans la liturgie, entre les éléments divins, immuables, et les éléments humains, qui, eux, « peuvent subir diverses modifications, approuvées par la sainte Hiérarchie assistée par le Saint-Esprit, selon les exigences des temps, des choses et des âmes » (Acta Apostolicae Sedis 39, 1947, 541-542).

D’ailleurs, le désir d’une « réforme générale » n’était pas né du jour au lendemain, mais s’était manifesté dans l’action des papes qui s’étaient succédé depuis le début du XXe siècle, en accord avec les revendications du Mouvement liturgique. L’affirmation selon laquelle les fidèles ne devaient pas assister aux célébrations « comme des étrangers ou des spectateurs muets » avait déjà été reprise par la Constitution apostolique Divini Cultus de Pie XI. On peut en outre rappeler les interventions de Pie XII sur l’organisation des rites de la Semaine Sainte, qu’il a replacés aux heures correspondant aux événements pascaux, après qu’ils avaient été avancés pendant des siècles aux heures du matin. Il ne faut pas non plus oublier que saint Jean XXIII a jugé nécessaire une simplification des rubriques du Bréviaire et du Missel, qu’il a approuvée par le Motu proprio Rubricarum instructum, du 25 juillet 1960, dans lequel il renvoyait au Concile œcuménique annoncé la proposition des principes fondamentaux pour une réforme de la liturgie.

La réforme liturgique promue par le Concile Vatican II s’inscrit donc dans le sillage de la tradition vivante de l’Église. Sa juste compréhension permet également de rejeter les abus qui se sont produits dans certains secteurs de l’Église au cours de la période postconciliaire, et qui, malheureusement, se produisent encore parfois aujourd’hui, en absolutisant ou en interprétant de manière erronée certains des principes qui étaient à la base de la réforme elle-même.

À cet égard, il convient de rappeler que la Constitution conciliaire affirme que « les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Église, qui est “le sacrement de l’unité”, c’est-à-dire le peuple saint rassemblé et ordonné sous la conduite des évêques. C’est pourquoi ces actions appartiennent à l’ensemble du corps de l’Église, elles le manifestent et l’impliquent » (Sacrosanctum Concilium, n° 26).

Il incombe donc en premier lieu aux pasteurs, aux évêques, mais aussi à chaque prêtre, de préserver et de promouvoir une liturgie qui, dans le respect des normes liturgiques, resplendisse par sa noble simplicité (cf. n° 34) et manifeste ainsi l’Église une, sainte, catholique et apostolique. Une telle liturgie sera également un vecteur fondamental d’évangélisation, l’instrument de grâce par lequel, comme l’enseigne le Concile, nous pourrons apprendre à nous offrir nous-mêmes et, par la médiation du Christ, nous serons consommés dans l’unité avec Dieu et entre nous (cf. n° 48).

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[1] G. B. Montini, «Terza lettera dal Concilio», Rivista Diocesana Milanese 51 (1962) 921-923: 922.

[2] Ibid.

[3] Solenne Chiusura della II Sessione del Concilio, Allocuzione del Santo Padre Paolo VI (4 dicembre 1963).

Audience générale – Léon XIV – mercredi 26 aout 2026
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