Mise au tombeau (1496), attribué à Michel Colombe (v. 1413-1510)
« L’amour est fort comme la mort, car l’amour du Christ est la mort de la mort » (Baudouin de Ford).
Transcrire l’ineffable dans la pierre
Toutes les scènes de la Passion sont déchirantes. L’abîme de souffrance vécu par le Christ, par amour, n’a cessé d’inspirer les artistes. Parmi ces innombrables scènes, celle de la mise au tombeau nous convie à accompagner Jésus jusqu’au creux de la mort. Pour faire cette « expérience radicale de la miséricorde, c’est-à-dire de l’amour du Père plus fort que la mort », comme le rappelait saint Jean-Paul II dans son encyclique Dives in Misericordia, nous invitant à chanter ce si beau psaume Misericordias Domini in aeternum cantabo. Jésus est mort. Son corps est descendu de la croix, donné à sa mère, pleuré par ses amis. Et puis, bientôt, à la hâte, il faut se résoudre à déposer ce corps, si beau jusque dans sa mort, au tombeau. Les hommes le portent, Marie Madeleine répète le geste de Béthanie, une dernière fois. Jean demande à Marie : Mère, peut-on déposer mon frère au tombeau ? Quel déchirement de le laisser seul dans ce tombeau si froid. Marie défaille. Le laisser là, seul ? Impossible. Et pourtant. Il faut. Pour que la résurrection advienne, il faut traverser la mort. Il faut, en cette nuit, en ce moment de ténèbres, même au cœur du Vendredi saint, quand l’espérance semble avoir quitté la terre, entrer dans cette prière d’espérance au-delà de toute chose et accompagner Jésus au tombeau. C’est cet instant, cet instant déchirant, cet ineffable, cet indicible que transcrit dans la pierre, sans doute avec le concours de son atelier, Michel Colombe, l’un des plus éminents sculpteurs de la Renaissance et de l’école de Tours. Ce Berrichon de naissance s’installe à Tours en 1491, cinq ans avant d’exécuter l’important groupe de la Mise au tombeau de l’abbaye de Solesmes. Quelques années plus tard, en 1500, il réalise une Vierge à l’enfant en terre cuite : acquise par le musée du Louvre en 2022, sa redécouverte a suscité l’exposition La Vierge à l’enfant de Michel Colombe, au musée des beaux-arts de Tours (16 mai-4 novembre 2025), qui rendait hommage à ce sculpteur exceptionnel, dont l’œuvre, malgré des travaux récents et érudits, reste, faute de documents, mal connue.
La grâce de la Renaissance
La Mise au tombeau occupe une niche dans le bras sud du transept de l’église abbatiale de Solesmes. Huit personnages entourent le tombeau dans lequel on s’apprête à déposer le corps du Christ, et que gardent, à l’entrée, de part et d’autre, deux soldats. Devant le tombeau, isolée du reste du groupe, une femme, assise, les mains jointes, un pot à onguent à côté d’elle : voici Marie Madeleine, qui semble se recueillir comme pour mieux accompagner celui en qui elle a reconnu son sauveur. Deux hommes, dont l’un est peut-être Joseph d’Arimathie, celui qui eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus (Mc 15, 43), qui acheta un linceul (v. 46) et donna au Christ le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc (Mt 27, 60), portent le linceul sur lequel repose le corps que l’on s’apprête à déposer dans un tombeau évoquant les sarcophages antiques. Derrière le corps du Christ, cinq personnages contemplent, pour la dernière fois, celui qu’ils accompagnent jusque dans la tombe : au centre, Marie, soutenue par saint Jean, les mains ouvertes (l’une est aujourd’hui manquante), et une sainte femme, joignant les mains. À gauche, un personnage masculin tient un pot à onguent, tandis qu’à droite un personnage féminin semble se tordre de douleur. La variété des attitudes n’apparaît pas immédiatement : la retenue des expressions ne la rend par perceptible au premier regard. Et pourtant, avec la grâce renaissante qui est sienne, Michel Colombe nous invite à imiter chacun de ceux qui entourent le Christ : à nous recueillir, comme Marie Madeleine, à servir, comme les hommes qui portent le linceul et celui qui est à gauche, à espérer tout en acceptant d’avoir le cœur transpercé, comme Jean et Marie, à supplier et à souffrir, comme les deux femmes de droite.
Préparer le jardin où peut advenir la résurrection
En contemplant cette œuvre, qui fige dans la pierre la douleur et la souffrance, mais les exprime avec une remarquable retenue, empreinte de douceur, nous pouvons prier, avec Benoît XVI : « Seigneur, tu es descendu dans l’obscurité de la mort. Mais ton corps a été recueilli par de bonnes mains, il a été enveloppé dans un linceul immaculé (cf. Mt 27, 59). La foi n’est pas complètement morte, le soleil n’est pas complètement obscurci. Comme il nous semble souvent que tu dors ! Et comme nous pouvons facilement nous éloigner, nous les hommes, et nous dire à nous-mêmes : Dieu est mort. Permets que, à l’heure de l’obscurité, nous soyons capables de reconnaître que toi, tu es là. Ne nous abandonne pas quand nous sommes tentés de perdre courage. Aide-nous à ne pas te laisser seul. Donne-nous une fidélité qui résiste au désarroi et un amour qui sache t’accueillir dans les moments de détresse extrême, comme le fit ta Mère, qui te reçut à nouveau entre ses bras. Aide-nous, aide les pauvres et les riches, les simples et les savants, à regarder au-delà des peurs et des préjugés. Rends-nous capables de t’offrir nos aptitudes, notre cœur, notre temps, pour préparer ainsi le jardin où peut advenir la résurrection. »
Sophie Mouquin
Maître de conférences en histoire de l’art moderne à l’université de Lille
Bibliographie
– Hélène Jagot, Elsa Gomez et Marion Boudon-Machuel (dir.), Nouveaux regards sur Michel Colombe (v. 1430-1512), cat. exp. Tours, musée des beaux-arts, 16 mai-4 novembre 2025, Paris, Liénart, 2025.
– Béatrice de Chancel-Bardelot, Pascale Charron, Pierre-Gilles Girault et Jean-Marie Guillouët (dir.), Tours 1500, capitale des arts, cat. exp. Tours, musée des beaux-arts, 17 mars-17 juin 2012, Paris, Somogy, 2012.
– Geneviève Bresc-Bautier, Thierry Crépin-Leblond, Élisabeth Taburet-Delahaye (dir.), France 1500, entre Moyen Âge et Renaissance, cat. exp. Paris, Grand-Palais, 6 octobre 2010-10 janvier 2011, Paris, RMN, 2010.
– Jean-René Gaborit (dir.), Michel Colombe et son temps, Paris, CTHS, 2001.







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