Le retable de San Zeno est un triptyque monumental peint par Andrea Mantegna (1431-1506) entre 1457 et 1459 pour le maître-autel de la basilique San Zeno Maggiore, à Vérone. Il mesure 480 × 450 cm et est exécuté sur bois à la tempera [1]. L’ensemble se compose d’un panneau central montrant la Vierge à l’enfant en majesté, entourée d’anges musiciens, et de deux volets latéraux : à gauche, les colonnes apostoliques (Pierre, Paul, Jean et Zénon, saint évêque du IVe siècle, apôtre de la Vérone chrétienne) ; à droite, les saints protecteurs de la cité (Benoît, Laurent, Grégoire le Grand, Jean Baptiste). L’architecture peinte qui structure le décor est inspirée de l’Antiquité ; elle unifie les panneaux en un seul espace cohérent, comme une loggia ouverte sur un jardin.
L’illustration qui orne la couverture de votre Magnificat de ce mois est un détail du volet de gauche. Elle représente saint Pierre et saint Paul. Le dialogue silencieux entre les deux, tel que Mantegna le donne à voir, est un condensé de son génie : rigueur sculpturale, profondeur psychologique et sens aigu de la monumentalité. Saint Pierre regarde à l’extérieur du tableau un personnage qui manifestement lui parle. Ce pourrait bien être Jésus lui-même qu’il croise sur la voie Appia à la sortie de Rome, alors qu’en l’an 64 il fuit les persécutions. Pierre vient donc de l’interpeller : « Quo vadis, Domine ?» ; et Jésus de lui répondre : « Je vais à Rome me faire crucifier de nouveau [2].?»
Pierre en impose, l’Église a été bâtie sur lui, il est le pasteur suprême. Cependant, son expression traduit la conscience qu’il a de ses faiblesses : il est solide comme un roc parce qu’il a été relevé et transfiguré par la miséricorde. Les lourdes clés qu’il tient à sa main droite ne sont pas exhibées par lui en signe de pouvoir, mais portées comme un fardeau de responsabilité et de service.
Paul, lui, tient son épée comme le glaive à double tranchant qui pénètre jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; et qui juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard (He 4, 12-13). Et effectivement, le chef des Apôtres semble bien être comme soumis au regard de Paul, l’Apôtre des nations. Un regard plein de déférence et même de soumission, mais un regard qui exprime aussi une bienveillante commisération, comme si Mantegna avait voulu suggérer dans les yeux de Paul une réminiscence attendrie de ce qu’il disait aux Galates : Quand Pierre est venu à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, parce qu’il était dans son tort (Ga 2, 11).
En mettant en scène ce dialogue silencieux entre les deux colonnes de l’Église, dialogue où, à défaut de son, leurs attitudes, leurs gestes et leurs expressions ne laissent pas d’être parlants, Mantegna met en scène leur complémentarité et entend rendre compte de la dynamique interne de l’Église primitive. Si bien que, au fond, Mantegna ne les oppose pas : il les unit, tant la tension qu’il a suggérée entre eux s’est révélée féconde. Pierre sans Paul, l’Église aurait été au risque de se figer, de se pétrifier ; Paul sans Pierre, l’Église aurait été au risque de se disperser, de se morceler.
La présence de ces deux colonnes de l’Église est lapidaire. Les visages, anguleux, tendus, semblent sculptés dans la pierre. Les drapés sont comme taillés à la gradine. La lumière, dure et frontale, accentue les volumes et donne à la scène une densité quasi architectonique. Mantegna traite les Apôtres comme des statues vivantes, comme échappées de la statuaire romaine qu’il admire passionnément. Cette manière n’est pas seulement stylistique : elle inscrit les Apôtres dans la continuité de l’Antiquité où ils vécurent, comme si la vérité chrétienne venait pour une part accomplir la sagesse antique. Cette dernière fut d’ailleurs saluée par Eusèbe de Césarée (v. 265-339) du beau titre de « Préparation évangélique ».
[1]. Peinture faite d’une émulsion d’eau et de jaune d’œuf à laquelle sont ajoutés des pigments.
[2]. De cet épisode relaté dans Les Actes de Pierre (IVe s.), l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz a tiré le roman Quo Vadis qui lui a valu de recevoir le prix Nobel de littérature en 1905, et dont la version cinématographique réalisée en 1951 par Mervyn LeRoy est un chef-d’œuvre nommé huit fois aux Oscar.
Retable de San Zeno, Andrea Mantegna (1431-1506), basilique San Zeno Maggiore, Vérone, Italie
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Les deux colonnes de l’Église
Le 1 juin 2026
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Le retable de San Zeno est un triptyque monumental peint par Andrea Mantegna (1431-1506) entre 1457 et 1459 pour le maître-autel de la basilique San Zeno Maggiore, à Vérone. Il mesure 480 × 450 cm et est exécuté sur bois à la tempera [1]. L’ensemble se compose d’un panneau central montrant la Vierge à l’enfant en majesté, entourée d’anges musiciens, et de deux volets latéraux : à gauche, les colonnes apostoliques (Pierre, Paul, Jean et Zénon, saint évêque du IVe siècle, apôtre de la Vérone chrétienne) ; à droite, les saints protecteurs de la cité (Benoît, Laurent, Grégoire le Grand, Jean Baptiste). L’architecture peinte qui structure le décor est inspirée de l’Antiquité ; elle unifie les panneaux en un seul espace cohérent, comme une loggia ouverte sur un jardin.
L’illustration qui orne la couverture de votre Magnificat de ce mois est un détail du volet de gauche. Elle représente saint Pierre et saint Paul. Le dialogue silencieux entre les deux, tel que Mantegna le donne à voir, est un condensé de son génie : rigueur sculpturale, profondeur psychologique et sens aigu de la monumentalité. Saint Pierre regarde à l’extérieur du tableau un personnage qui manifestement lui parle. Ce pourrait bien être Jésus lui-même qu’il croise sur la voie Appia à la sortie de Rome, alors qu’en l’an 64 il fuit les persécutions. Pierre vient donc de l’interpeller : « Quo vadis, Domine ?» ; et Jésus de lui répondre : « Je vais à Rome me faire crucifier de nouveau [2].?»
Pierre en impose, l’Église a été bâtie sur lui, il est le pasteur suprême. Cependant, son expression traduit la conscience qu’il a de ses faiblesses : il est solide comme un roc parce qu’il a été relevé et transfiguré par la miséricorde. Les lourdes clés qu’il tient à sa main droite ne sont pas exhibées par lui en signe de pouvoir, mais portées comme un fardeau de responsabilité et de service.
Paul, lui, tient son épée comme le glaive à double tranchant qui pénètre jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; et qui juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard (He 4, 12-13). Et effectivement, le chef des Apôtres semble bien être comme soumis au regard de Paul, l’Apôtre des nations. Un regard plein de déférence et même de soumission, mais un regard qui exprime aussi une bienveillante commisération, comme si Mantegna avait voulu suggérer dans les yeux de Paul une réminiscence attendrie de ce qu’il disait aux Galates : Quand Pierre est venu à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, parce qu’il était dans son tort (Ga 2, 11).
En mettant en scène ce dialogue silencieux entre les deux colonnes de l’Église, dialogue où, à défaut de son, leurs attitudes, leurs gestes et leurs expressions ne laissent pas d’être parlants, Mantegna met en scène leur complémentarité et entend rendre compte de la dynamique interne de l’Église primitive. Si bien que, au fond, Mantegna ne les oppose pas : il les unit, tant la tension qu’il a suggérée entre eux s’est révélée féconde. Pierre sans Paul, l’Église aurait été au risque de se figer, de se pétrifier ; Paul sans Pierre, l’Église aurait été au risque de se disperser, de se morceler.
La présence de ces deux colonnes de l’Église est lapidaire. Les visages, anguleux, tendus, semblent sculptés dans la pierre. Les drapés sont comme taillés à la gradine. La lumière, dure et frontale, accentue les volumes et donne à la scène une densité quasi architectonique. Mantegna traite les Apôtres comme des statues vivantes, comme échappées de la statuaire romaine qu’il admire passionnément. Cette manière n’est pas seulement stylistique : elle inscrit les Apôtres dans la continuité de l’Antiquité où ils vécurent, comme si la vérité chrétienne venait pour une part accomplir la sagesse antique. Cette dernière fut d’ailleurs saluée par Eusèbe de Césarée (v. 265-339) du beau titre de « Préparation évangélique ».
Pierre-Marie Varennes
Saint Pierre et saint Paul (1457-1459), détail du côté gauche du retable de San Zeno, Andrea Mantegna (1431-1506), basilique San Zeno Maggiore, Vérone, Italie, © akg / FAF Toscana – Fondazione Alinari per la Fotografia.
[1]. Peinture faite d’une émulsion d’eau et de jaune d’œuf à laquelle sont ajoutés des pigments.
[2]. De cet épisode relaté dans Les Actes de Pierre (IVe s.), l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz a tiré le roman Quo Vadis qui lui a valu de recevoir le prix Nobel de littérature en 1905, et dont la version cinématographique réalisée en 1951 par Mervyn LeRoy est un chef-d’œuvre nommé huit fois aux Oscar.
Retable de San Zeno, Andrea Mantegna (1431-1506), basilique San Zeno Maggiore, Vérone, Italie
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