L'œuvre d'art du mois

La Conversion de Zachée par Bernardo Strozzi (1581-1644)

Né à Gênes et mort à Venise, Bernardo Strozzi n’est certes pas le meilleur des artistes de sa génération. On lui doit cependant une œuvre souvent profondément spirituelle, et qui s’attache à représenter des épisodes assez rares dans le corpus de l’art sacré.

L’œuvre du « prêtre génois »

Peintre, l’homme avait reçu une vocation à la vie consacrée dans l’ordre des Frères mineurs capucins, où il s’engagea en 1598. Après la mort de son père, il obtient cependant le droit de quitter le couvent pour s’occuper de sa mère et de sa sœur, et continue alors son activité de peintre. Le succès qu’il connaît, grâce à des œuvres qui empruntent beaucoup à Peter Paul Rubens dont il avait découvert la manière enlevée et lyrique dans sa Gênes natale, l’éloigne sans doute de son appel premier. Au point qu’à la mort de sa mère, en 1630, il refuse de réintégrer le couvent où il avait prononcé ses vœux ; il est emprisonné, s’évade et s’installe à Venise. Dans la Sérénissime, celui que l’on surnomme le « prêtre génois » ou encore le « capucin génois » se fait une spécialité des portraits et obtient une réelle notoriété. Réconcilié avec l’Église, il ne reprit jamais l’habit capucin, mais resta sans doute attaché à la foi, et poursuivit jusqu’à sa mort l’exécution de sujets bibliques. Le Zachée que conserve le musée de Nantes appartient peut-être à la dernière partie de sa production. Réalisée avec une Guérison du paralytique, qui est elle aussi conservée au musée de Nantes, l’œuvre est caractéristique de la manière de Strozzi, marquée d’influences diverses : maniérisme siennois, réalisme du Caravage, lyrisme de Rubens, luminisme des Vénitiens.

Je veux demeurer chez toi

La Conversion de Zachée témoigne bien de l’éclectisme de son style. De format vertical, l’œuvre représente le Christ, immédiatement identifiable par la douce autorité qui émane de sa figure, debout, au pied d’un arbre. Il est accompagné de certains de ses disciples et d’une foule que l’on devine nombreuse et variée : l’enfant, qui tient un chien en laisse au premier plan, à gauche, incarne cette diversité. Jésus regarde vers l’arbre dont seul le tronc est visible ; il regarde Zachée et l’invite, de sa main gauche ouverte, à descendre. Ses pieds, qui esquissent la marche, montrent combien Strozzi fut soucieux de représenter la narration dans ses moindres détails. Le récit évangélique rapporte en effet que Jésus traversait la ville de Jéricho lorsqu’il vit Zachée, qui était le chef des collecteurs d’impôts. Celui que Clément d’Alexandrie considère comme ayant, sous le nom de Matthias, remplacé Judas après sa trahison, et que les Constitutions apostoliques identifient comme le premier évêque de Césarée, est représenté dialoguant avec Jésus. « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison » (Lc 19, 5). La petite taille de Zachée est maladroitement figurée, mais permet de donner à la narration une réelle saveur. Nous sommes au moment même où le Christ lui annonce qu’il veut demeurer chez lui. Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie (v. 6). Sa conversion est immédiate. Elle est à la mesure de la miséricorde du Christ pour lui. S’adressant aux prêtres, lors du Jeudi saint, saint Jean-Paul II affirmait que « ce qui se passe entre Jésus et le “chef des publicains de Jéricho” ressemble, sous divers aspects, à une célébration du sacrement de la miséricorde […]. Il y a dans ce texte une urgence intrinsèque, par laquelle Jésus révèle définitivement la miséricorde de Dieu. Il dit : “Il faut que j’aille demeurer dans ta maison”, ou, pour traduire encore plus littéralement : “Il est nécessaire pour moi d’aller demeurer dans ta maison.” Suivant la mystérieuse carte des routes que le Père lui indique, Jésus a aussi trouvé Zachée sur son chemin. Il s’arrête chez lui comme pour une rencontre prévue depuis le début. La maison de ce pécheur est sur le point de devenir, en dépit de tant de murmures de la mesquinerie humaine, un lieu de révélation, le décor d’un miracle de la miséricorde. Cela ne se produira certes pas si Zachée ne libère pas son cœur des liens de l’égoïsme et des racines de l’injustice perpétrée par escroquerie. Mais la miséricorde lui est déjà parvenue, offerte gratuitement et en surabondance. La miséricorde l’a précédé ».

La richesse du royaume des Cieux

La conversion de Zachée, dont le nom signifie « Dieu se souvient », nous permet aussi de méditer sur la richesse qui peut être un empêchement à entrer dans le royaume de Cieux car « il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux », annonce Jésus (Mt 19, 24). Commentant le psaume 83, saint Jérôme évoque la figure de Zachée : « Il a donné sa richesse, et il l’a immédiatement remplacée par la richesse du royaume des Cieux. » Se convertissant, Zachée déclare en effet : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus » (Lc 19, 8). Le regard du Christ sur Zachée est un regard plein de miséricorde, un regard qui voit le cœur et non pas les apparences et qui permet au pécheur de se convertir et de découvrir que la seule véritable richesse, le seul et unique trésor est bien Dieu. Le Christ, aujourd’hui, comme autrefois à Jéricho, nous appelle par notre nom, et nous invite à quitter nos richesses. Il veut demeurer chez nous. Comme Zachée, laissons entrer en nos cœurs ce désir de voir Dieu, but ultime de notre vie.

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne à l’université de Lille

La Conversion de Zachée, Bernardo Strozzi (1581-1644), © RMN-GP / Gérard Blot