L'œuvre d'art du mois

Dieu invitant le Christ à s’asseoir sur le trône, 1645 par Pieter Fransz de Grebber

Né à Haarlem, à l’aube du XVIIe siècle, Pieter Fransz de Grebber (1600-1652), est l’une des principales figures du classicisme du siècle d’or des Provinces-Unies. Bien que marqué, comme la plupart de ses contemporains, par le caravagisme qui se développait notamment à Utrecht, son style évolue rapidement vers une grande rigueur, dans la composition comme le dessin, et par une palette claire et lumineuse. Son traité, les Règles devant être observées et suivies par un bon peintre et dessinateur, publié en 1649, démontre l’abandon définitif des formules du Caravage.

Une composition subtile

L’œuvre qu’il exécute en 1645, Dieu invitant le Christ à s’asseoir sur le trône, prouve combien il s’est éloigné du modèle caravagesque. Le canon des figures et la lumière dorée sont à l’opposé du réalisme et du naturalisme du maître italien. Le Père, représenté trônant, coiffé d’une tiare et vêtu d’une somptueuse chape dorée, tient d’une main un globe symbole de l’univers, tandis que de l’autre, il indique à son Fils agenouillé devant lui le trône qui l’attend à ses côtés. Tout semble a priori opposer père et fils. L’un est vêtu, l’autre est presque nu. L’un est assis, l’autre est agenouillé. Le dépouillement du Verbe fait chair, qui présente les plaies de sa Passion et dont le manteau pourpre de la royauté semble prêt à tomber, est saisissant, par contraste avec la majesté du Père. Et pourtant… La composition qui repose sur une diagonale puissante et dynamique permet au spectateur de contempler l’échange des regards. Sous le souffle de l’Esprit dont les rayons illuminent l’un comme l’autre, cet échange est une communion d’amour. Plus encore que le Père invitant le Fils à siéger à ses côtés, c’est donc la Trinité qui est ici représentée. L’unité tonale et chromatique, la douceur des tons assurent, visuellement, la communion des trois personnes. Le Père, le Fils et l’Esprit partagent le même espace et sont indissociablement liés. L’œuvre est ainsi un véritable manifeste catholique et fut d’ailleurs sans doute réalisée pour une église clandestine : Haarlem, où vivait de Grebber, était alors majoritairement calviniste. 

La communion au cœur de la Trinité

Par la subtilité de sa composition, l’œuvre de Grebber permet donc de méditer sur la Trinité. Insondable mystère : Dieu est unique, mais Il est Trinité. Un seul Dieu en trois personnes. Saint Jean Damascène, pour expliquer le mystère trinitaire, affirmait : « De même que dans trois soleils, contenus l’un dans l’autre, il y aurait une seule lumière par compénétration intime ». L’unité de la Trinité est dans l’Amour et dans le dialogue permanent comme l’est en cette œuvre l’échange des regards entre les trois personnes. Le Fils exprime, par sa position d’offrande de lui-même et par sa soumission au Père, qu’il manifeste d’abord le Père éternel, qu’il reçoit tout de Lui, tandis que l’Esprit procède bien du Père et du Fils. Le Père, le Fils et l’Esprit sont un et ils vivent en parfaite communion. Ainsi, comme le disait saint Augustin dans son De Trinitate, contempler la Trinité c’est « reconnaître que Dieu n’est pas solitude : pour aimer, il faut être au moins deux, dans un rapport si riche et fécond qu’il s’ouvre à tout ce qui est autre. Le Dieu d’amour est communion entre l’Amant, l’Aimé et l’Amour reçu et donné, le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Croire en cet Amour éternel signifie croire que Dieu est Un en Trois Personnes, dans une communion si parfaite qu’elles ne font qu’un dans l’amour, et en même temps dans un rapport si réel, subsistant dans l’essence divine unique, qu’elles sont en fait Trois à donner et à recevoir l’amour, à se rencontrer et à s’ouvrir à l’amour ». 

« Sede a dextris meis » (Ps 109)

Image de la communion, l’œuvre est aussi illustration de la parole du psaume 109 : « siège à ma droite et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône », qui fut repris dans le Credo de Nicée-Constantinople et que la liturgie des heures nous donne à méditer dans l’office des vêpres de chaque dimanche. Jésus est invité à s’asseoir sur un trône orné de chérubins sculptés, à la droite de son Père. Il est invité par le Père à quitter la croix, marchepied de son trône céleste. Aux pieds du Fils, agenouillé sur la croix, reposent les instruments de sa Passion, la couronne d’épines, la lance, le fouet, dissimulés presque dans l’ombre de la nuée céleste, tandis qu’au premier plan gisent la bourse et les pièces d’argent, prix de la trahison de Judas. Saint Maxime de Turin, commentait ainsi le verset du psaume 109 : « Selon notre coutume, le partage du siège est offert à celui qui, ayant accompli un haut fait et revenant vainqueur, mérite de s’asseoir en signe d’honneur. Ainsi donc, l’homme Jésus Christ, qui a vaincu le diable par sa passion, ouvrant par sa résurrection les royaumes souterrains, parvenant victorieux au ciel comme après avoir accompli un haut fait, écoute cette invitation de Dieu le Père : “Siège à ma droite”. Nous ne devons pas nous émerveiller si le Père offre de partager son siège à son Fils, qui par nature est d’une unique substance avec le Père... Le Fils siège à la droite car, selon l’Évangile, à droite se trouvent les brebis, à gauche, en revanche, les boucs. Il est donc nécessaire que le premier Agneau occupe la partie des brebis et que le Chef immaculé prenne possession à l’avance du lieu destiné au troupeau immaculé qui le suivra ». En ce mois où nous célébrons la Sainte Trinité, méditons sur ce mystère de communion et sur la figure du Christ, Chef de son troupeau.

  

Sophie Mouquin

Maitre de conférence en histoire de l'art moderne à l'université de Lille.

Dieu invitant le Christ à s’asseoir sur le trône, Pieter Fransz de Grebber (v. 1600–1653), Utrecht (Pays-bas), musée Catharijneconvent. © akg-images.