L'œuvre d'art du mois

Saint Philippe Néri (1708-1710) par Pierre Legros (1666-1719)

Né en 1 515 et mort en 1595, saint Philippe Néri, que l’Église catholique fête tous les 26 mai, est l’un des plus grands saints du xvie siècle. Béatifié vingt ans après sa mort, en 1615, canonisé en 1622 le même jour qu’Ignace de Loyola, François Xavier, Thérèse d’Avila et Isidore le laboureur, il devint le second saint patron de Rome avec l’Apôtre Pierre. 

Le saint de la joie et du feu de l’Esprit

Rien ne prédestinait pourtant ce deuxième enfant d’une famille de quatre, né dans la Florence troublée du premier quart du xvie siècle, à devenir l’une des plus grandes figures de sainteté de son temps. Rien, si ce n’est la fréquentation, enfant, du couvent dominicain de San Marco puis, adolescent, du couvent bénédictin du Mont-Cassin. Destiné à embrasser une carrière de marchand de tissus, à la suite de son oncle qui avait été chargé de son éducation, il préfère rapidement la vie ascétique d’ermite, dans une Ville éternelle dévastée par le sac de Rome (1527) et par un réel effondrement moral et spirituel. Mais bientôt, un renouveau se fait sentir. L’Église doit répondre aux protestants dont le mouvement réformateur prend alors une ampleur inédite et inquiétante. Le jeune homme entreprend des études de philosophie et de théologie, dévore saint Augustin, et se met au service des plus pauvres et des malades, notamment dans le cadre de la société du Divin-Amour. Ces années de recherche passionnée, dans la formation comme dans le service, préparent sans doute l’effusion de l’Esprit qu’il vit à la veille de la Pentecôte 1544 et qui lui laisse une trace physique avec une excroissance du cœur. Cette rencontre personnelle avec Dieu, radicale, le conduit vers le chemin du sacerdoce : en 1551, il est ordonné prêtre et s’installe à San Girolamo della Carità. Son apostolat, essentiellement tourné vers la jeunesse romaine, et son amour des plus pauvres le poussent à fonder la congrégation de l’Oratoire qui s’installe non loin de San Girolamo, d’abord à l’oratoire des Philippins puis, en 1575, après la reconnaissance de la congrégation par le pape Grégoire XIII, dans la Chiesa Nuova. La fécondité spirituelle de l’ordre fut immense pour l’Europe des Temps Modernes : elle favorisa la création par le cardinal de Bérulle de l’ordre de l’Oratoire de France, à qui l’on doit la formation de la plus grande partie du clergé français du xviie siècle et qui eut une influence décisive sur l’école française de spiritualité.

Le caractère joyeux, la « gaieté contagieuse », la liberté intérieure et les traits d’humour de Philippe Néri sont universellement reconnus. « Il est bien plus facile de guider vers le bien les natures joyeuses que les âmes mélancoliques », affirmait-il. 

Le héraut mystique et thaumaturge de la Contre-Réforme

Cette vie joyeuse, ce choix de la joie s’assortit aussi, souvent, d’expériences mystiques ou même de miracles de son vivant, dont les détails de sa vie fourmillent : extases, lévitations, miracles (comme la résurrection du prince Massimo afin que ce dernier ait le temps de se confesser). Le caractère extra-ordinaire de certaines manifestations, la réputation de sainteté de Philippe suscitent bientôt des persécutions, et il est calomnié, accusé de folie, poursuivi jusque dans la sacristie alors qu’il se prépare à célébrer les saints mystères. Il conserve sa gaieté, et sa confiance inébranlable en Dieu. Le feu de l’Esprit ne cesse de le brûler. L’humilité qu’il avait prise pour socle de sa vie spirituelle le garde contre toutes les attaques. L’on rapporte qu’il disait souvent à son réveil : « Seigneur, protégez bien Philippe aujourd’hui, sinon Philippe va Vous trahir » !

Il n’est pas anodin que Dieu ait suscité un tel saint en une période où l’Église se réformait ; le concile de Trente (1545-1563) répondit en bien des points aux attentes de cet amoureux du Christ, qui préconisait notamment, à une époque où cela était peu fréquent, la communion régulière. Il fut donc un ardent défenseur des sacrements que le Concile remit au cœur de la vie chrétienne. Il fut aussi un serviteur zélé de l’Église, considérant l’obéissance comme l’une des clés de la vie spirituelle. « L’obéissance est le chemin le plus court conduisant à la perfection. » Son amitié avec Charles Borromée, malgré quelques dissensions passagères, témoigne du rôle décisif qu’il joua dans l’Église de son temps. 

Le grand langage baroque de Pierre Legros

Il fallait le talent conjugué d’un sculpteur, Pierre Legros, et d’un architecte, Filippo Juvarra (1678-1736), pour réaliser, dans l’église romaine de San Girolamo della Carità, là même où Philippe Néri servit comme prêtre, une chapelle qui le célèbre. Exécutée en 1708, soit presque un siècle après sa béatification, dans la manière baroque qui se développait alors, la chapelle Antamoro présente, au-dessus de l’autel, une ronde-bosse du saint en extase. De telles manifestations mystiques étaient, nous l’avons dit, fréquentes chez ce saint qui déclarait pourtant : « Tous ceux qui recherchent les visions et les extases ne savent pas du tout ce à quoi ils aspirent. Aspirons à la pureté du cœur car le Saint-Esprit habite dans un cœur pur et simple. » Le choix de Pierre Legros s’impose sans doute rapidement : le sculpteur est alors considéré comme l’un des meilleurs ciseaux de son temps. Il vient de réaliser, pour la Compagnie de Jésus, la figure en marbre polychrome du jeune Stanislas Kostka à Sant’Andrea al Quirinale. À San Girolamo della Carità, il s’inscrit à nouveau pleinement dans la tradition de la sculpture baroque du xviie siècle. Cette représentation d’une extase fait de lui le digne héritier du grand Gian Lorenzo Bernini (1598-1680) qui avait représenté de semblables transports – sainte Thérèse d’Avila à Santa Maria della Vittoria, la bienheureuse Ludovica Albertoni à San Francesco a Ripa –, avec le succès que l’on sait. La collaboration entre l’architecte et le sculpteur, qui étaient liés d’amitié, fut étroite : Pierre Legros sut s’adapter à l’espace qui lui était réservé pour composer lui-même – les dessins de sa main que conservent notamment le musée du Louvre et le Nationalmuseum de Stockholm le prouvent – une œuvre parfaitement intégrée au décor presque mouvant conçu par Juvarra. La figure du saint s’élève au-dessus de l’autel, soutenue par deux anges : son visage, tourné vers le ciel, ses mains ouvertes, fébriles, le mouvement de ses vêtements liturgiques, tout concourt à donner l’illusion de l’extase qu’il est en train de vivre. Le marbre transcrit avec brio le feu intérieur qui dévorait ce grand saint et nous encourage, à sa suite, à nous laisser consumer par l’Esprit. Qu’il guide en particulier la jeunesse, lui que l’on a qualifié d’« apôtre des jeunes ».

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne à l’université de Lille.

 

Saint Philippe Néri (1708-1710), Pierre Legros (1666-1719), Rome, église San Girolamo della Carità. ©AKG-Images / Andrea Jemolo