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L'œuvre d'art du mois

Le naturalisme mystique de Barocci par Federico Barocci (v. 1535-1612)

«Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Lc 2, 12).

Le naturalisme mystique de Barocci

Né à Urbino en 1535, quelques années avant le début du concile de Trente (1545-1563), Federico Barocci est le peintre de la douceur. Sans céder aux facilités maniéristes de ses contemporains, il suit la voie tracée par Corrège, celle de la souplesse du pinceau, du velours de la touche, de la poésie des accords chromatiques. Son corpus, presque essentiellement composé de sujets sacrés, révèle une foi profonde, sincère et souvent touchante, un « naturalisme mystique » plein de délicatesse. Comme Antoine Dezallier d’Argenville le rappelle, dans la biographie qu’il lui consacra dans son Abrégé de la vie des plus fameux peintres (1745-1752), « un peintre, ainsi qu’un poète, fait le portrait de son cœur sans y penser, se représente lui-même dans le caractère de ses ouvrages, qui le décèlent et le montrent tel qu’il est ».

La Nativité est commandée en 1597 par le duc d’Urbino, Francesco Maria II della RovereL’œuvre, qui transcrit l’épisode avec un réalisme sensible favorisant la dévotion, est offerte quelques années plus tard, en 1605, à Marguerite d’Autriche, épouse du roi d’Espagne Philippe III, et entre ainsi dans les collections royales espagnoles. Federico Barocci y déploie toute la saveur de sa manière, lyrique et raffinée. Dans une modeste étable aux murs décrépis, dont le sol de terre est jonché de paille, Marie, toute jeune femme, contemple le nouveau-né qu’elle a déposé dans la mangeoire, emmailloté et enveloppé dans son manteau bleu. Ses mains ouvertes, la douceur de son visage, son regard, son sourire : tout exprime l’émerveillement. Elle vient de donner naissance au Sauveur et goûte, pour un instant, de cette intimité l’unissant à son enfant. L’habileté de la composition tient le spectateur légèrement à distance tout en l’invitant à contempler, lui aussi, celui qui est la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde (Jn 1, 9). Comme le bœuf et l’âne, qui se sont approchés, nous sommes conviés à entrer dans l’adoration silencieuse et émerveillée du Verbe fait chair.

La paternité ministérielle de Joseph

Habitués que nous sommes au récit de la Nativité, nous oublions parfois le caractère inouï de l’événement. Cet inouï de Dieu, ce sont Marie et Joseph, sous deux modalités différentes, qui nous l’enseignent. Marie, tout adoration, et Joseph, tout service. Federico Barocci nous permet de méditer, à frais nouveaux, sur la si belle figure de saint Joseph que le pape François a choisie pour guider l’année liturgique qui s’achève en ce mois de décembre. Saint Joseph, le « patron de la vie cachée », comme l’écrivait Paul Claudel, car « l’Écriture ne rapporte pas de lui un seul mot. C’est le silence qui est père du Verbe ». Mais le silence n’est pas l’inaction. Et la paternité de Joseph « clé de voûte de sa mission », s’exprime, comme l’affirme Mgr Batut, dans le service. Joseph est, avec Marie, le premier témoin de l’Incarnation. L’ange le lui a annoncé en songe : ce fils engendré en Marie est celui « qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). Parce qu’il est un homme juste (v. 19), parce que son union à Dieu le fait entrer dans la confiance et dans l’accomplissement de la volonté divine, Joseph ne se trouble pas devant sa mission : être, sur cette terre, le père du Fils. Il l’accueille et l’accomplit pleinement en se mettant au service de ce qui est plus grand que lui. C’est précisément ce que Federico Barocci, avec une étonnante intelligence spirituelle, montre à travers cette œuvre si particulière dans le corpus des Nativités. Le plus souvent, Joseph est en effet représenté contemplant l’enfant aux côtés de Marie, volontiers légèrement en retrait, l’air un peu grave. Dans la version de Barocci, Joseph se tient à la porte : en bon père, qui veille, il a entendu les pas des bergers, il s’est levé pour leur ouvrir et, dans le silence, pour ne pas troubler le nouveau-né et la mère, il indique, par un geste, qu’il faut s’approcher de la mangeoire pour contempler celui que les anges ont annoncé. Il est bien le protecteur de l’Église, au service du Christ, au service d’une paternité bien plus grande que celle qu’il a accepté d’assumer. Sa paternité, qui n’est pas charnelle, est ministérielle, comme l’a si bien démontré Mgr Batut : « La paternité de Joseph n’a pas eu besoin d’être charnelle pour être réelle, c’est Dieu lui-même qui en donne des gages, mais en même temps, cette paternité réelle se réalise sur un mode pascal, […] comme un mystère d’effacement devant Jésus et devant le Père des cieux qui est le Père de Jésus. » Père de l’enfant, Joseph en est aussi le serviteur. Il est « au service de la paternité au sens propre, qui est la paternité de Dieu. Un homme fût-il juste parmi les justes ne sera pleinement père qu’à la condition de savoir céder la place à un autre qui sera Père au sens fort, engendrant à sa propre vie ceux qui étaient nés de la chair et du sang ».

Joseph, gardien des faiblesses

Serviteur du Verbe, Joseph en est le gardien. Le pape François rappelait en 2017 que Joseph était celui à qui Dieu avait confié des choses faibles, un enfant, une « jeune fille, à propos de laquelle il a eu un doute », et précisait : « Toutes ces faiblesses, Joseph les prend en main, les prend dans son cœur et les assume comme l’on assume les faiblesses, avec tendresse, avec tant de tendresse, la tendresse avec laquelle on prend un enfant dans les bras. Voilà pourquoi j’aime penser à Joseph comme au gardien des faiblesses. » Joseph est le gardien et le veilleur. Celui qui vient ouvrir la porte aux bergers, pour leur indiquer où se trouve l’enfant que l’ange leur a annoncé : « Grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2, 10-11). Joseph, « parfait adorateur » est pour nous un modèle et un guide. Il nous enseigne la joie, pauvre et humble, du service.

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l'art moderne à l'université de Lille.

La Nativité (1597), Federico Barocci (v. 1535-1612), Madrid (Espagne), musée du Prado. © Bridgeman Images.