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L'œuvre d'art du mois

Le Martyre de saint Janvier (v. 1685) par Mattia Preti (1613-1699)

Étonnante figure que celle de saint Janvier, vraisemblablement né en 270 et qui mourut martyr en 305, après de terribles supplices, exhortant ses compagnons à vivre courageusement l’épreuve et se réjouissant d’être « réuni à [eux] pour que le pasteur ne soit point séparé de son troupeau ».

L’exemple d’un saint thaumaturge et martyr

Les sources historiques concordent toutes : le martyre de Janvier, qui avait été nommé évêque de Bénévent quelques années plus tôt, s’accompagna de multiples signes miraculeux ; son corps, maltraité par de nombreux supplices, résista à tous les assauts des bourreaux. Les bêtes les plus féroces, les lions et les tigres qui devaient le dévorer se couchèrent devant lui. Le tranchant d’une épée eut finalement raison de sa vie et il fut décapité, avec six de ses compagnons, le 19 septembre 305. Mais ses reliques, précieusement conservées, sont, depuis sa mort, le lieu de maints miracles. Au moment de sa mort, Eusebia, une femme originaire d’Antignano qu’il avait miraculeusement guérie de paralysie, avait en effet recueilli avec une éponge le sang de l’évêque. Elle le plaça dans deux fioles avec lesquelles il avait célébré sa dernière messe. Un homme, guéri de cécité par le saint, aurait par ailleurs conservé sa tête. Le corps connut alors plusieurs sépultures : une catacombe proche de Capodimonte, Bénévent, l’abbaye de Montevigne, et enfin la cathédrale de Naples. Lors du transfert du corps du saint vers sa catacombe, s’observa ce phénomène qui, depuis, se renouvelle régulièrement : le sang contenu dans les fioles se liquéfie et parfois même entre en ébullition. De son vivant déjà, Janvier était coutumier de guérisons parfois spectaculaires, comme celle du proconsul de Campanie, Timothée, celui-là même qui ordonna son martyre, à qui il avait pourtant rendu la vue. Il multiplia, après sa mort, les interventions miraculeuses et même les apparitions lors des fréquents épisodes de pestes ou des éruptions du Vésuve. Afin de rendre hommage à ce saint protecteur, son chef (qui fut disposé dans un somptueux reliquaire, œuvre d’orfèvres français du xive siècle) et les fioles de sang furent placées dans une chapelle de la cathédrale dont le décor, confié en 1631 à un peintre bolonais, c’est-à-dire un étranger, provoqua la colère des napolitains.

La vie exceptionnelle de ce martyr des premiers temps de l’Église et de la grande persécution orchestrée par Dioclétien et Maximien fut racontée de manière savoureuse par Alexandre Dumas dans son Corricolo, récit piquant d’un voyage à Naples accompli en 1835  : « Saint Janvier n’est pas un saint de création moderne ; ce n’est pas un patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les clients, accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intérêts de tout le monde ; son corps n’a pas été recomposé dans les catacombes aux dépens d’autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de sainte Philomène ; son sang n’a pas jailli d’une image de pierre, comme celui de la madone de l’Arc ; enfin les autres saints ont bien fait quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu’à nous par la tradition et par l’histoire ; tandis que le miracle de saint Janvier s’est perpétué jusqu’à nos jours, et se renouvelle deux fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande confusion des athées. » 

L’appel pressant à la conversion

Particulièrement aimé dans sa Naples natale, saint Janvier (Gennaro en italien), fut l’un des sujets si ce n’est préférés, du moins fréquents des artistes napolitains. Il n’est donc pas étonnant que Mattia Preti, qui naquit en Calabre, dans la ville de Taverna qui dépendait alors du royaume de Naples, ait représenté le martyre de ce saint protecteur de la ville. Le sujet se prêtait particulièrement à la manière de Preti, empreinte du naturalisme caravagesque qu’il avait étudié à Rome dans les années 1630. Mais l’œuvre dont il existe plusieurs versions (dont une à la National Gallery de Washington), démontre que le peintre a dépassé le simple pastiche. Il combine en effet le célèbre chiaroscuro, le réalisme et les cadrages photographiques du Caravage (bien que l’œuvre ait sans doute été coupée) avec des effets atmosphériques annonciateurs du baroque. Saint Janvier vient d’être décapité. Sa tête repose encore sur le billot, où elle est maintenue par un jeune clerc que la tristesse a envahi : c’est peut-être un aveugle que Janvier avait guéri et qui conserva précieusement ce « chef » avant qu’il ne soit placé dans sa tombe. Le saint, le clerc et une jeune femme (sans doute Eusebia, la jeune paralytique guérie par le saint), occupée au premier plan à recueillir précieusement le sang jailli de la plaie, s’inscrivent dans une forme triangulaire ; tout est là, au centre de la toile : le sang, l’éponge, la tête tranchée. La lumière, qui vient de la droite, révèle chaque élément, éclaire délicatement l’éponge déjà rouge du sang versé, le calice qui remplace ici les deux fioles pour mieux rappeler la concordance du sacrifice de Janvier avec celui du Christ, le corps mort du saint, presque noir, la main du jeune clerc qui tient délicatement la tête, sa joue aussi, sur laquelle coule une larme. Projetée au premier plan, cette scène presque intime contraste avec le reste de la composition. De part et d’autre, trois personnages regardent, presque incrédules. À gauche, le contraste est saisissant entre le bourreau, de dos, dont luit encore le tranchant de l’épée et qui regarde avec indifférence, et un vieil homme, les bras écartés en signe d’incompréhension et de stupeur. À droite, un homme richement vêtu, la main droite ouverte, semble contempler avec sidération le corps sans vie du saint. Mais à l’arrière-plan, c’est le chaos et le tumulte : l’épée d’un bourreau s’apprête à trancher la tête d’un compagnon de Janvier, tandis que le Vésuve, dans le lointain, entre en éruption. L’œuvre concentre ainsi, en une seule scène, le martyre du saint et ses miracles, notamment celui du sang avec l’éponge et le calice qui sont le pivot de la composition. Tantôt considérée comme l’une des réalisations les plus abouties de Preti, tantôt comme une copie de piètre qualité, le Martyre de saint Janvier rappelle à la fois les persécutions des premiers chrétiens et les miracles qui nous encouragent à la conversion, comme lors de la liquéfaction en mars 2015, en présence du pape François.

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l'art moderne à l'université de Lille.

 

 Le Martyre de saint Janvier (1685), Mattia Preti (1613-1699), Madrid (Espagne), musée Thyssen-Bornemisza. © akg-images / Album.