L'œuvre d'art du mois

Le roi Salomon par (v. 1150-1160)

Arpenter les couloirs du Louvre, c’est feuilleter l’immense livre de l’art qui n’a de frontières ni de temps ni de lieu. Le promeneur y croise aussi bien des scarabées de malachite qu’on croirait encore couverts de sable brûlant, des madones toscanes embaumant toujours du parfum des orangers de leur couvent natal, ou cette statue-colonne de calcaire clair datant du XIIe siècle dont le regard immense nous fixe pour l’éternité.

Il s’agit d’une œuvre orpheline de son architecture initiale ‒ tout comme son pendant représentant la reine de Saba. Elles ont depuis des siècles dit adieu à leurs pierres consœurs de la collégiale de Corbeil, vandalisée en 1793, puis détruite en 1819 et enfin tout à fait disparue sous les coulées du béton urbain de la modernité. Pourtant, qu’y a-t-il de plus attaché à son architecture que ces œuvres longilignes, où la figure est taillée dans le même bloc que la colonne à laquelle elle est adossée ? La nécessité de soutènement fit germer chez les maîtres tailleurs du Moyen Âge le désir de cacher et d’embellir les colonnes en allongeant les corps. Ce tournant esthétique donna naissance à la première sculpture gothique qui vint orner des portails inoubliables, comme celui de Chartres. 

Mythes et légendes d’un grand roi 

Voici donc le roi Salomon, fils de David, dont l’histoire a retenu la grande sagesse tout au long de son règne, (vers 970-930 av. J .C.). Un exemple d’icelle veut que, sollicité par deux femmes qui venaient chacune d’avoir un enfant, l’un mort l’autre vivant, et bataillant pour réclamer la maternité de ce dernier, le roi leur proposa de couper l’enfant en deux. L’une renonça et Salomon y vit la preuve de l’amour maternel. Dans son jugement plein de sagesse, et non dénué de ruse, il choisit de lui confier l’enfant. Mais Salomon est aussi le roi qui édifia le premier Temple de Jérusalem, tout d’or et de bronze, pour abriter les tables de la Loi reçues par Moïse. Des fouilles assez récentes font penser que l’immense fortune qui était la sienne et qui servit ses projets provenait de mines d’or, de diamants et de cuivre situées en Jordanie. Roi poète, d’aucuns aiment à penser qu’il serait à l’origine des textes du Cantique des Cantiques, de l’Ecclésiaste, des Proverbes, de la Sagesse et de certains psaumes. Un génie dont on peut se demander comment il réussit à tant léguer à la postérité avec la sollicitation que devaient être, par ailleurs, ses (supposées) sept cents épouses et trois cents concubines… Autres temps, autres mœurs ! 

Les signes dans la pierre 

De ces magnificences, qu’ont retenu les maîtres sculpteurs de l’époque ? Un sceptre et une couronne de roi évidemment, mais aussi un livre, qu’il s’agisse d’une référence aux livres que Salomon aurait écrits ou à la Bible, cela inscrit la figure comme faisant partie de l’histoire sainte. La sagesse quant à elle se rendrait lisible dans la régularité des cheveux et de la barbe. Une tempérance faite lignes sous le tracé délicat du burin. Et dans le même esprit, il faut tourner son regard vers le flanc gauche de la sculpture et découvrir un magnifique drapé d’une régularité et d’une finesse extraordinaires, d’autant plus qu’étiré sur la moitié de la sculpture qui culmine tout de même à 2,44 mètres. Les plis du tissu formeraient presque une lyre dont le chant harmonieux émane de la statue tout entière. Salomon, grand roi, par la sagesse et par les œuvres, dont l’histoire fait à jamais souvenance. 

Sauf que… 

Sauf que cette œuvre fait l’objet d’un important doute quant à son identification exacte, et qu’à regarder à deux fois le cartel du Louvre qui la jouxte, celui-ci mentionne : « Un roi (Le roi Salomon ?) » En effet, lorsqu’elle fut recensée au musée des Monuments français par Alexandre Lenoir en 1803, cette sculpture fut notée à l’inventaire comme étant une représentation de… Clovis (et son pendant, non plus la reine de Saba mais Clotilde). Ce trouble dans l’identité lui retire-t-il quelque chose ? Un roi interchangeable perd-il de sa superbe ? À mon sens, non. Et au contraire même. Les attributs de la royauté et de la foi restent les mêmes, couronne, sceptre, livre. Mais surtout, il y a dans les figures de grands rois tels que Salomon, Clovis, ou encore saint Louis, une majesté spirituelle plus que terrienne. Qu’il s’agisse de Salomon dont descend le Christ, dans la lignée de David, ou de Clovis qui vécut de la parole du Christ, cinq siècles après sa mort, l’un comme l’autre tentent de faire de leur humanité une ère de sagesse et de justice qui fassent d’eux de dignes serviteurs de Dieu. 

Le gothique ou De l’élévation 

Et leur commun destin de droiture et de force spirituelle est précisément et merveilleusement rendu par ce premier art gothique qui fit d’une nécessité architecturale initiale un choix esthétique majeur. Celui de l’élévation. Les êtres colonnes de ce temps-là forment une cohorte de rois et de saints que leur hauteur et leur hiératisme tentent de configurer au Christ, le plus grand des vivants, et à jamais le plus grand des rois. Rien n’est accessoire, ni brouillon, ni bas dans le gothique. Tout monte vers le ciel pour tenter de dire avec des signes visibles la montée de l’âme vers son créateur. Le gothique, par ses sculptures comme par ses immenses vaisseaux de pierre que sont les cathédrales, est dans l’art une incarnation visible du regard de l’homme qui monte vers Dieu.

 

Fleur Nabert-Valjavec Sculpteur.

Réalise également du mobilier liturgique. Écrit sur l’art dans plusieurs revues dont Magnificat.

 Un roi (le roi Salomon?) (v. 1150-1160), Paris, musée du Louvre. © RMN-GP / Tony Querrec