L'œuvre d'art du mois

La parabole de l’intendant fidèle (v. 1540) par Marinus van Reymerswaele (v. 1490 – ap. 1567)

Ce sont deux figures assez fréquentes dans les paraboles : le maître, que l’on identifie au Christ ou au Père ; le ou les serviteurs, qu’ils soient chargés d’aller chercher des invités, de garder le domaine, de faire fructifier les biens de leur seigneur ou, enfin, appelés à devenir « amis ». En eux nous reconnaissons le disciple, celui qui a décidé d’entrer au service du Seigneur, autrement dit des modèles pour nous – ou parfois des contre-modèles. Mais lequel des personnages, sur ce tableau qu’on pourrait qualifier d’hyperréaliste, est le maître ? Comme l’indiquent son âge, son chapeau et ses bijoux, c’est l’homme de gauche, par opposition à l’intendant plus jeune, au vêtement en apparence plus sobre, équipé d’une épée qui renvoie à ses voyages ou du moins à une vie active, et dont le chapeau n’est pas visible. Un maître riche, bien assis dans la vie, grimaçant, qui n’est donc visiblement pas le maître juste dont nous parle saint Luc au chapitre 12, 35-48, mais plutôt cet homme du chapitre 16, 1-13, « fils de ce monde» et malhonnête. Le thème de l’intendant ne fait quasiment l’objet d’aucune représentation artistique ; aussi, pour méditer sur la parabole de l’intendant fidèle que la liturgie nous donne à entendre ce mois-ci, passerons-nous par le contraste avec celle de l’intendant dit « avisé » ou « injuste », illustrée par ce tableau hollandais de la Renaissance.

Fils du monde et fils de la lumière

Les tableaux de Marinus van Reymerswaele ne présentent pas tous la même perfection des traits, la même précision ni la même attention au rendu des matières que La Parabole de l’intendant infidèle, particulièrement réussie dans la netteté de ses détails. Ils explorent néanmoins très souvent le thème de l’argent, nous donnant à voir des changeurs, des hommes de loi, ou encore l’appel de saint Matthieu, le collecteur d’impôts. Souvent dépeints en buste, derrière des tables, dans des intérieurs de l’époque, comme c’est le cas de notre tableau, les personnages se caractérisent par leurs difformités faciales et les marques de la fragilité de l’âge. L’artiste donne une vision satirique de l’attachement au « monde », au sens des réalités terrestres qui nous retiennent ou nous enchaînent et nous empêchent de nous tourner vers Dieu. Elles sont matérialisées ici par l’abondance des documents qui occupent tout le mur visible de la pièce et débordent sur la table. Plus que de richesse, il est question de gestion ; le maître et l’intendant ici représentés sont tout entiers à leurs propres affaires. L’intendant y est si habile, du reste, que lorsque son maître l’accuse d’avoir été malhonnête, il s’en va remettre une partie de leur dette à des créanciers, et se fait ainsi « des amis avec l’argent » : c’est la scène que l’on aperçoit par la fenêtre, où l’on peut reconnaître le gérant à son habit noir aux manches rouges. L’artiste a représenté de manière concomitante deux épisodes successifs, pratique courante au Moyen Âge et qui rappelle le principe de nos actuelles bandes dessinées. Si l’intendant semble donner une leçon, comme le montrent son doigt levé et sa figure bien plus harmonieuse que celle de son patron, c’est que le maître le loue de cette malhonnêteté double. Mais Jésus, rapportant l’histoire, conclut : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et largent» (Lc 16, 13), une idée répétée au chapitre 12 : « Car là est votre trésor, là aussi sera votre cœur» (v. 34).

La béatitude du serviteur fidèle

Cette sentence introduit l’éloge des serviteurs toujours actifs, prêts à l’arrivée du maître, qui sont déclarés heureux : «Que dire de lintendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train dagir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il létablira sur tous ses biens» (Lc 12, 42-44). Dans la saynète représentée à droite sur le tableau de Marinus van Reymerswaele, l’intendant habile mais infidèle agit pour son propre compte, à l’opposé de l’intendant dont parle ici le Christ, qui remplit le rôle confié par le maître et distribue en son nom la nourriture. L’aspect très quotidien et ordinaire de cette image de la distribution «en temps voulu» ne la rend pas moins saisissante. Ces quelques mots presque imperceptibles à la lecture font référence au serviteur comme à celui qui nourrit les autres. Ils appellent le peuple de Dieu et par excellence les prêtres, ses serviteurs, à porter aux autres, de sa part, la nourriture physique et spirituelle, pour accomplir ce que le psaume 103 désigne, en des termes proches, comme l’œuvre même du Créateur : «Tous, ils comptent sur toi pour recevoir leur nourriture au temps voulu».

En faisant ainsi, le serviteur se voit alors confier tous les biens. Tandis que l’intendant malhonnête entre en opposition avec son maître et se distingue de lui parce qu’il est à lui-même son propre but, comme le montre bien notre peinture qui en fait le personnage vers lequel se dirige le regard, notamment guidé par le jeu des mains, le serviteur fidèle, lui, est appelé à vivre de la vie même du maître. Paradoxe fondateur de toute vie chrétienne : c’est en servant qu’on ressemble au Maître.

Delphine Mouquin

Maître de conférences en histoire de l'art moderne à l'université de Lille

 

La parabole de l’intendant fidèle (v. 1540), Marinus van Reymerswaele (v. 1490 – ap. 1567), Vienne (Autriche), Kunsthistorisches Museum. © Imagno / La Collection.