L'œuvre d'art du mois

La Sainte Famille en Égypte (1655–1657) par Nicolas Poussin (1594–1665)

« Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : “Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr.” Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils. » (Mt 2, 13-15)

Le repos au cœur de la fuite

Il faut fuir. Partir, en toute hâte. L’ange l’a annoncé à Joseph. Et Joseph, qui a accepté de prendre Marie chez lui (cf. Mt 1, 24), doit prendre soin d’elle et de l’enfant qu’elle vient d’enfanter, de ce tout-petit, de ce nouveau-né si vulnérable. Les protéger. La Sainte Famille quitte donc précipitamment Nazareth où elle venait à peine d’arriver, quelques jours après la naissance. La scène de la fuite en Égypte a été maintes fois représentée par les artistes, et plusieurs fois par Nicolas Poussin, l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand peintre français du xviie siècle. Mais ici, à la figuration de la hâte, de la précipitation, du danger, qui étaient au cœur de sa version conservée au musée des Beaux-Arts de Lyon, il préfère celle du repos, de la halte paisible au cours de cet exil commandé par la haine d’Hérode. Au premier plan, Marie, assise, s’apprête à prendre une datte dans un plat présenté par un jeune Égyptien qui s’est agenouillé. L’enfant Jésus, sur les genoux de sa mère, semble vouloir se saisir de l’un de ces fruits, offerts par la généreuse hospitalité de ceux que la Providence a placés sur leur chemin. En apparence, tout n’est que calme et harmonie et fait écho au miracle du palmier que rapporte l’Évangile du Pseudo-Matthieu. Mais pourtant la scène, à y regarder de plus près, trahit la réalité dramatique de l’événement : la halte est commandée par l’épuisement. Celui de Joseph, qui s’est mis à l’ombre et demande à boire, celui de l’âne, qui s’abreuve au puits, celui de Marie aussi, qui trouve la force de sourire à ses hôtes, mais qui, dans son cœur, comme nous l’apprennent la tradition et le culte de la Mater dolorosa, vit la seconde des sept douleurs de son existence terrestre. Pourtant, même harassée de fatigue, la Sainte Famille est unie : la composition triangulaire qu’elle dessine en est le signe. Joseph, l’enfant et la Vierge sont tous trois tournés vers la partie droite de l’œuvre, tendant leurs mains vers les Égyptiens qui sont venus pour les abreuver et les nourrir. Ces derniers témoignent de la sollicitude des « justes qui auront droit au royaume éternel », ainsi que le propose Mickaël Szanto, reliant à juste titre cette iconographie à un autre passage de l’Évangile matthéen : Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 34-35).

La simplicité et l’humilité

Le même historien de l’art, commentant l’œuvre avec beaucoup de justesse dans le catalogue de l’exposition Poussin et Dieu (musée du Louvre, 2015), nous incite à contempler « la simplicité et l’humilité de la scène du premier plan [qui] contrastent avec l’emphase et la richesse des motifs au second plan. Architectures splendides – tours, temples et obélisques – et pompe d’une procession religieuse en l’honneur d’une idole païenne, autant d’éléments qui s’opposent au naturel, à la pauvreté et à l’abaissement de la Sainte Famille. Les deux mondes s’articulent mais ne se voient pas, ne se regardent pas ». L’arrière-plan a été savamment pensé par le peintre, comme en témoigne une lettre adressée à Paul Fréart de Chantelou, époux de la commanditaire de l’œuvre : la procession évoque celle de prêtres du dieu Serapis, mais reprend un motif du « fameux temple de la Fortune de Palestrine », et a été placée là pour « montrer que la Vierge qui est là représentée est en Égypte ». Elle permet aussi, subtilement de faire allusion à un autre passage de l’Évangile du Pseudo-Matthieu, celui des idoles qui se renversèrent lorsque l’enfant pénétra dans le temple de Sotinen sur le territoire égyptien d’Hermopolis. Un examen attentif révèle d’ailleurs toute la complexité du jeu de citations du paysage et des architectures qui servent de cadre à la scène : la présence de vestiges romains (le temple de Vesta, le Panthéon) et chrétiens (la croix, le château Saint-Ange) en contexte égyptien (les obélisques, les ibis) permet au peintre d’affirmer subtilement que le christianisme triomphera du paganisme, de l’Orient à l’Occident.

Joseph, le gardien silencieux

La figure de Joseph, dans l’ombre, presque en retrait, est aussi riche d’enseignement. La première place, celle de la lumière, est réservée à Marie et à l’enfant, à ce morceau de tendresse maternelle particulièrement émouvant. Mais Joseph, bien que discret, est présent. Il veille. Il conduit aussi. Le bâton qui est à ses pieds en est le signe. Il a laissé à Marie la meilleure place : elle peut reposer son dos sur un dossier improvisé par un morceau de colonne. Admirable sollicitude que celle de Joseph, gardien du Seigneur. En effet, en contemplant cette œuvre, nous pouvons méditer avec le pape François qui – à la suite de Léon XIII en son encyclique Quamquam pluries (1889), puis de Jean-Paul II en maintes occasions – présente Joseph comme le modèle du gardien. « Joseph est “gardien”, parce qu’il sait écouter Dieu, il se laisse guider par sa volonté, et justement pour cela il est encore plus sensible aux personnes qui lui sont confiées, il sait lire avec réalisme les événements, il est attentif à ce qui l’entoure, et il sait prendre les décisions les plus sages. En lui, chers amis, nous voyons comment nous répondons à la vocation de Dieu, avec disponibilité, avec promptitude, mais nous voyons aussi quel est le centre de la vocation chrétienne : le Christ ! Nous gardons le Christ dans notre vie, pour garder les autres, pour garder la création ! » Sous le pinceau de Nicolas Poussin, Joseph, dans l’ombre, est bien le gardien silencieux, le veilleur. Puissions-nous, à son école, veiller sur celui que notre cœur aime.

 

Sophie Mouquin

Maître de conférences en histoire de l’art moderne à l’université de Lille.

 

La Sainte Famille en Égypte (1655–1657), Nicolas Poussin (1594–1665), Saint-Pétersbourg (Russie), musée de l’Ermitage. © Bridgeman Images.