Alban de Châteauvieux
Fêté le 20 mai

La Piazza del Campo, cœur battant de la ville de Sienne, est noire de monde en ce 28 mai 1425. Ce jour-là, l’immense espace vert en forme de coquille n’accueille pas le marché, comme à l’accoutumée, mais un homme chétif en habit rustre de franciscain, j’ai nommé frère Bernardin. « Ô Sienne, ouvre les yeux, ouvre les oreilles pour entendre et comprendre et voir ton salut ! » s’exclame-t-il d’une voix étonnamment forte. Ils ne sont pas moins de trente mille fidèles à s’être déplacés pour écouter prêcher, pendant près de trois heures, celui qu’en Italie du Nord on appelle déjà la « Trompette du ciel », tant son verbe est percutant.
Sur les pas du Poverello d’Assise
Le prédicateur populaire, que d’aucuns comparent au dominicain Vincent Ferrier, est un enfant du pays. Il y est né en 1380. Recueilli par son oncle après la disparition précoce de ses parents, il a grandi entre les murs de la cité toscane et y a étudié le droit canon. Quand la terrible peste de 1400 a frappé la ville, semant la mort sur son passage, le tout jeune membre de la confraternité de Sainte-Marie a risqué sa vie pour sauver celle des malades de l’hôpital Santa Maria della Scala. Une expérience de charité extrême qui lui a retourné le cœur, au point de susciter en lui le désir de « suivre nu le Christ nu » (saint Jérôme) sur les pas du Poverello d’Assise. Dès 1402, le jeune Toscan a répondu à l’appel de dame Pauvreté en revêtant l’habit des frères mineurs de Saint-François de Sienne. Celui-ci lui paraissant trop confortable, il a vite rejoint un couvent hors de la ville où vivaient des franciscains de l’Observance, la branche la plus stricte de l’ordre mendiant, créée une trentaine d’années plus tôt pour renouer avec la radicalité de la règle franciscaine. Ordonné prêtre l’année suivante, Bernardin a alors commencé à sillonner l’Italie, nu-pieds et en mendiant, pour proclamer « l’appel miséricordieux de l’amour divin ».
Jésus, le seul nom qui sauve
En ce printemps 1425, Bernardin retrouve donc sa ville natale. Et comme à Padoue, Gênes ou Milan, il achève sa prédication en proposant à la vénération des fidèles un petit panneau orné de trois lettres peintes au milieu d’un soleil : IHS, les initiales de l’expression latine Iesus hominum Salvator (Jésus Sauveur des hommes). Puis il les invite tous à crier par trois fois le nom de Jésus, ce Nom […] au-dessus de tout nom (Ph 2, 9), qu’il brûle de graver dans le cœur de chacun tant il croit, comme saint Pierre, qu’aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver (Ac 4, 12).
Certains théologiens voient toutefois d’un mauvais œil cette paraliturgie populaire, qui leur paraît tourner à la superstition ou à l’idolâtrie. Accusé d’hérésie, notre saint risque le bûcher. « De même que vous adorez Jésus dans sa chair, de même vous devez adorer le nom de Jésus. Car le nom de Jésus signifie pour vous le Sauveur, le Rédempteur et le Fils de Dieu », se défend-il alors, aidé de son ami Jean de Capistran. Le pape, convaincu par sa défense, ne tarde pas à lever l’accusation. Il ne cessera de prêcher de ville en village le nom de Jésus jusqu’à sa mort d’épuisement, en 1444. « L’amour qui me presse m’y oblige. » n
À l’écoute de Bernardin de Sienne
Le nom de Jésus est la gloire des prédicateurs, parce qu’il fait annoncer et entendre sa parole dans une gloire lumineuse. Comment crois-tu que se soit répandue dans le monde entier une clarté de foi si grande, si rapide et si fervente, sinon parce qu’on a prêché Jésus ? N’est-ce pas par la clarté et la saveur de ce nom que Dieu nous a appelés à son admirable lumière ? Ceux qui ont été illuminés et qui voient la lumière dans cette lumière, l’Apôtre peut bien dire : Autrefois, vous n’étiez que ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière ; vivez comme des fils de la lumière (Ep 5, 8). Par conséquent, il faut faire connaître ce nom pour qu’il brille, et ne pas le passer sous silence.
Sermon sur le nom glorieux de Jésus
(Journaliste, Marie de Chamvres collabore régulièrement à Magnificat.






