Dans notre vie spirituelle, nous pouvons ressentir le temps pascal comme une période de profonde joie où la présence du Christ ressuscité est manifeste. L’organisation du lectionnaire met en valeur les récits d’apparition du Christ ainsi que les premiers actes des Apôtres et des communautés chrétiennes : tout cela nous immerge dans cette expérience vécue par les premiers témoins de la résurrection et nous réjouit. En fait, la liturgie fait son œuvre : elle nous rend participants de la joie pascale. Mais l’ascension du Christ est toujours à l’œuvre aujourd’hui : il nous faut consentir à une forme de séparation en attendant le retour du Sauveur dans la gloire. Regardons comment la liturgie va nous y initier.
Témoins de l’Ascension
Remettons-nous dans le contexte. Après la désertion de quasiment tous les Apôtres au pied de la croix, on imagine combien chacun a dû redouter le moment où il allait se retrouver face au Maître quelques heures après la résurrection : quels mots lui manifester pour dire notre contrition de l’avoir abandonné ? Le Christ se présentera aux Apôtres enfermés dans le cénacle par ces mots d’une profonde miséricorde et tendresse : « La paix soit avec vous ! » (Lc 24, 36). Chaque apparition deviendra alors un temps de bonheur et de renforcement de la foi. Les moins convaincus, comme saint Thomas, seront fortifiés en étant invités à toucher le corps du Ressuscité. Pourtant, cela n’aura qu’un temps : une plus longue séparation doit intervenir et le Christ va être enlevé au regard de tous au jour de l’Ascension, en attendant la date inconnue de son retour dans la gloire.
L’ascension du Fils près de son Père conditionne la suite de l’œuvre missionnaire dans laquelle nous vivons encore, deux mille ans plus tard. Cette séparation est nécessaire afin que tous puissent entrer dans l’ère de l’Esprit Saint. Le Christ lui-même l’expliquera en des termes très clairs : « Je vous dis la vérité : il vaut mieux pour vous que je m’en aille, car, si je ne m’en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai » (Jn 16, 7). En célébrant l’Ascension, nous devenons témoins du retour du Christ vers son Père et de l’envoi de l’Esprit Saint.
Témoins du tombeau vide
Notre vie chrétienne ne consiste pas uniquement à être les témoins de l’Ascension. Il y a une autre absence à laquelle nous devons consentir et sans laquelle notre foi serait vaine : nous devons aujourd’hui encore être témoins d’un tombeau vide. Saint Paul le redira admirablement dans sa première lettre à la communauté de Corinthe : Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur (1 Co 15, 17). Mais comment être témoins du tombeau vide lorsque l’événement s’est produit à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous, il y a 2 000 ans ? Faut-il nécessairement avoir été pèlerin à Jérusalem pour être disciple ? Le grand saint Jérôme qui vivait à Bethléem rassurait déjà les disciples de nos régions qui se posaient la question, au début du ve siècle : « Les portes du ciel restent ouvertes aussi bien en Bretagne qu’à Jérusalem… Ne pensez pas qu’il manque quelque chose à votre foi si vous n’avez pas vu Jérusalem. Ne pensez pas que nous sommes meilleurs parce que nous pouvons vivre en ces lieux » (St Jérôme, Lettre 58, PL 22, col. 582-583). Mais alors, comment être témoin du tombeau vide aujourd’hui et ici ?
L’aménagement liturgique de nos églises peut être une réponse à cette question, et particulièrement celui de l’autel. La symbolique de l’autel a évolué au cours des siècles : de la pierre angulaire à la table du repas, en passant par la représentation du tombeau. Toutes ces approches mettent chacune l’accent sur l’une des multiples facettes du si riche sacrement de l’eucharistie. En tout état de cause, lorsque nous pénétrons dans une église, nous faisons l’expérience visuelle de cet autel central dénudé. On peut alors imaginer ce lit mortuaire des tombeaux juifs du ier siècle sur lequel ne gît plus aucun corps. La nappe d’autel peut éventuellement évoquer les bandelettes du suaire pliées. Tout au plus un chandelier à chaque extrémité, pour rappeler la vision de Marie Madeleine au jour de Pâques : Elle aperçoit deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête et l’autre aux pieds, à l’endroit où avait reposé le corps de Jésus (Jn 20, 12). Chaque fois que nous pénétrons dans une église, nous devrions nous trouver en mesure d’être à nouveau témoins du tombeau vide.
Témoins de l’éternité
Enfin, la liturgie de cette fin du temps pascal va nous aider à être aussi témoins de l’éternité. En effet, si le Christ est retourné près du Père, c’est dans le but de nous préparer une place (cf. Jn 14, 2). Ce n’est pas pour rien que les premiers chrétiens représentaient si souvent une ancre pour symboliser le Christ : à l’Ascension, le Ressuscité est comme une ancre lancée de la terre vers le ciel afin que nous puissions retrouver le chemin qui nous conduira jusqu’à la vie éternelle. Les textes des oraisons et des préfaces des derniers jours du temps pascal manifesteront de multiples fois que le Christ est cette ancre et ce pont entre nous et la vie éternelle. L’oraison après la communion de la messe de la veille de l’Ascension le verbalisera ainsi : « Qu’en marchant sur les traces du Sauveur, nous cherchions à parvenir là où il est entré pour nous en précurseur » (Missel Romain). Ou bien encore cet extrait de la préface de cette même solennité : « Sans quitter notre condition humaine, le premier, il entre au ciel, tête de l’Église et commencement de tout ce qui existe, et il donne aux membres de son Corps l’espérance de le rejoindre un jour » (idem).
Une fois de plus, la liturgie réduit un peu la distance entre la terre et le ciel afin de nous permettre de tenir notre rôle de témoins de l’Ascension, du tombeau vide et de l’éternité désirée.
©MGF 366, mai 2023






