Magnificat

Les trésors de la rédaction

Psaume 76, Vers Dieu, je crie mon appel

Par Nathalie Nabert

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Comme beaucoup de ses semblables, le psaume 76 commence par un cri, cette bouche ouverte du malheur qui remplit la nuit de sa béance, comme si rien ne pouvait demeurer de l’espérance face à l’inespéré. 

Ce psaume se présente au premier abord à la fois comme une grande somme récapitulative du salut d’Israël et comme l’histoire d’une âme. Faisant siennes la supplication et la louange, il marque le pas de la méditation sur les temps passés et à venir, énonce la dramaturgie d’une révélation et coud ensemble les pans d’une théophanie pressentie dans les tremblements de l’histoire. À lire dans l’éclairage des psaumes 73 et 139, dont il est le chant choral de la détresse, il s’augmente d’une intensité dramatique par l’intimité de son appel à Dieu, faisant passer le psalmiste de l’exil à la demeure et préfigurant l’image du bon berger.

Une méditation


Comme beaucoup de ses semblables, le psaume 76 commence par un cri, cette bouche ouverte du malheur qui remplit la nuit de sa béance, comme si rien ne pouvait demeurer de l’espérance face à l’inespéré : Vers Dieu, je crie mon appel (v. 2). On ne peut que songer au tableau d’Eduard Munch, peint à la fin du XIXe siècle, portant le titre de son objet : « Le cri » et dont il disait qu’il avait senti « un cri infini qui passait à travers l’univers et déchirait la nature ». La stupeur qui habille les traits du personnage hurlant est celle du prologue de ce psaume. Cependant, si le cri est une démonstration d’impuissance, ce qui suit relève d’une composition qui s’enracine dans le secret de l’expérience de Dieu et du prolongement médité d’une prière nocturne. Car l’on passe bien, en effet, du cri à la méditation qui s’appuie sur une temporalité dilatée et se saisit du temps pour conforter sa demande : Je pense aux jours d’autrefois, aux années de jadis (v. 6). L’intériorisation devient perceptible par le jeu du souvenir. L’omniprésence du « je » du locuteur et des verbes qui indiquent un mouvement de l’esprit : chercher, se souvenir, méditer, penser, comme une descente dans le cœur, désignent cet aller aux sources de l’être si fréquente dans le psautier dont l’apprentissage est essentiellement cordial, patient et accordé au temps.

La dramaturgie d’une révélation


Mais le trouble du cœur qui s’interroge au verset 7 témoigne de la cruauté d’une absence dont le verset 8 introduit la violence d’un combat : Le Seigneur ne fera-t-il que rejeter ? Celle-ci est amplifiée par la suite par les thèmes de l’oubli et de la colère propres à l’aridité de l’Ancien Testament : Dieu oublierait-il d’avoir pitié, dans sa colère a-t-il fermé ses entrailles ? (v. 10). Le questionnement induit une angoisse, celle de l’homme en lutte contre lui-même, dominé par le doute, le refus qui tenaille, mais contre cela, à travers l’ombre des gémissements, la parole se saisit de Dieu par la prière. Comme Moïse durant l’Exode (17, 11), dont les bras levés en signe d’adoration sont la force et la puissance face à la faiblesse et au renoncement, le psalmiste  laisse courir son imploration, le cœur soulevé par le désir et le souvenir élégiaque d’un Dieu de bonté et de puissance : Tu es le Dieu qui accomplit des merveilles (v. 15). L’universalité d’un besoin qui se consume dans le prolongement d’une oraison se dessine et marque la filiation des grands orants qui se sont agenouillés devant Dieu,  au cours des siècles, comme ici, dans cette méditation à la Vierge, écrite au XIIe siècle, par Guigues II le chartreux : « Cours, pauvre âme, cours de ce côté, cours là où est la vie. Je te le dis, ô mon âme, pourquoi te consumes-tu de faim et de langueur; n’y a-t-il point de conseiller pour toi ? Cours malheureuse vers ta souveraine.(1)» Car l’âme qui prie décèle quelque chose de la Présence.

Une théophanie annoncée


S’il n’y avait pas cette vérité sous-jacente de l’action bienfaisante de Dieu dans nos détresses de chaque instant, la tonalité de ce psaume se réduirait à la nuit. Mais il est porté par la lumière inaltérable de la manifestation divine dans l’histoire du salut. Petites et grandes théophanies des chroniques de Terre Sainte sont rassemblées ici dans l’humble suggestion de l’Exode avec l’ouverture des eaux de la Mer Rouge sous les pas de Moïse (Ex 14, 15-31) et cette impulsion salvatrice de la foi qui marche et défriche le chemin avec son bâton de confiance. L’image du peuple conduit, tel un troupeau dans la main de Moïse, annonce celle du Bon Berger par laquelle le Christ invite Pierre à réfléchir à son destin apostolique entre les deux porches de la Résurrection et de l’Ascension : Sois le berger de mes brebis (Jn 21, 17). Il y a là pour chacun d’entre nous, dans le tremblement de la Présence, un appel et une leçon.


(1) Lettre sur la vie contemplative, douze méditations, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes » 163, 2001, p. 173.

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Nathalie Nabert

Nathalie Nabert, laïque et mère de famille, est poète, doyen ­honoraire de la faculté des lettres de l’Institut catholique de Paris, professeur de littérature médiévale, fondatrice du CRESC, « Centre de recherches et d’études de spiritualité cartusienne », et de la ­collection « Spiritualité cartusienne » chez Beauchesne.