Le drame de la souffrance et de la mort d’un homme, le scandale immense d’un procès truqué et de la torture, nous sont donnés à contempler pour nous révéler le visage de Dieu. L’humiliation volontaire du Tout-Puissant, le geste incompréhensible par lequel il prend sur sa personne les péchés qu’il n’a pas commis, sont moins ici des mystères à comprendre que des actions à accepter. La grâce ne s’acquiert pas, elle se reçoit. Au long de ce chemin de peine et de souffrance, il ne s’agit donc pas de réfléchir mais de regarder et d’écouter. Les paroles de l’Évangile, auxquelles répondent ici comme en écho, au terme de notre méditation, les paroles du chrétien Paul Claudel, nous invitent en effet à nous laisser saisir, jusque dans la brutalité de ses conséquences, par l’amour pur. Car ce que nous tâchons humblement de revivre par la mémoire, les sens et l’imagination, n’est rendu supportable que parce que nous savons ce qui s’est produit trois jours plus tard. Et c’est à cette seule lumière que le chemin de croix peut se faire lieu d’intercession pour les souffrants, et de conversion pour nous-mêmes. Car avec Dieu il n’est jamais trop tard.
I – Jésus est condamné à mort

Pour la troisième fois, [Pilate] leur dit : « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n’ai trouvé en lui aucun motif de condamnation à mort. Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. » Mais ils insistaient à grands cris, réclamant qu’il soit crucifié ; et leurs cris s’amplifiaient. Alors Pilate décida de satisfaire leur requête. (Lc 23, 22-24)
Pilate, qui cède à la violence des foules excitées par les accusations des grands prêtres et des scribes, ne se comporte certes pas comme un saint. Pourtant, à trois reprises, il essaie de faire entendre raison à ceux qui veulent la mort de Jésus : celui-ci n’a rien fait qui mérite la mort. Il raisonne en juriste, et les faits ne lui permettent pas d’envisager la mort de Jésus. Seule sa lâcheté le fera céder. Mais la foule et les grands prêtres, eux, ne raisonnent pas en juristes, et ce n’est pas la justice qui les préoccupe. La haine meurtrière des grands prêtres et des scribes vient d’ailleurs : Ils avaient peur (Lc 22, 2). Peur de l’influence de Jésus sur le peuple, peur de perdre leur autorité et leur pouvoir, c’est-à-dire leur vie de confort et de prestige. Cette peur pour eux-mêmes est le contraire de leur mission sacerdotale, supposée être au service des autres. Mais les paroles de Jésus sur l’hypocrisie et l’humilité leur sont insupportables. Quant à ses continuels gestes de consolation des souffrants, de miséricorde envers les pécheurs, de service des petits, ils ne veulent pas les voir. Alors ils mentent pour obtenir des foules qu’elles se retournent contre lui. Nos peurs égoïstes ne veulent pas de la vérité ni de l’humilité. Elles veulent se débarrasser de Jésus.
« C’est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l’avons condamné à mort. »
(Paul Claudel)
II – Jésus est chargé de sa croix

Ils se saisirent de Jésus. Et lui-même, portant sa croix, sortit en direction du lieu-dit Le Crâne (ou Calvaire), qui se dit en hébreu Golgotha. (Jn 19, 16-17)
Dieu est arrêté. Dieu est condamné. Dieu est humilié. Ces paradoxes incompréhensibles et angoissants ont eu lieu dans notre histoire. Et comme Jésus nous l’a révélé lui-même, ils continuent d’avoir lieu aujourd’hui, chaque fois qu’un pauvre, un étranger, un malchanceux est arrêté, condamné, humilié. À chaque fois, c’est en même temps à un homme et à Dieu que cela est fait. C’est à lui que la tendresse, la chaleur ou le pain que réclame la justice et qu’ordonne la charité ne sont pas donnés. Le malheur tombe sur Dieu comme il tombe sur les hommes. Le mal, l’injustice et le péché sont absurdes, et Dieu ne les connaît pas de l’intérieur, puisqu’il ne commet pas le péché. Ainsi Jésus n’a-t-il pas expliqué le malheur, mais l’a-t-il assumé avec nous.
Il est venu souffrir non seulement pour nous révéler son amour, mais parce qu’il nous aime. Celui qui aime partage la peine et la douleur de celui qui est aimé. Le chemin de croix est la révélation absolue, par les actes mêmes de notre Dieu, qu’il est un Dieu proche. Aujourd’hui, c’est dans ma souffrance que Jésus vient à ma rencontre, parce qu’il m’aime.
« Certes le malheur de l’homme est grand, mais nous n’avons rien à dire, car Dieu est maintenant dessus, qui est venu non pas expliquer mais remplir. »
III – Jésus tombe pour la première fois

En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. (Is 53, 4)
Ce qui fait tomber Jésus, c’est donc nos souffrances. Qu’est-ce que cela veut dire ? Nous souffrons bien assez comme ça depuis que le monde est monde pour qu’un autre vienne souffrir, et que son supplice se surajoute à nos douleurs. Encore, s’il avait supprimé nos souffrances ! Mais la passion de Jésus n’y a pas mis fin : guerre, maladie, violences subies, trahisons, perversions, idolâtrie, échecs, injustices, dépendances, séparations, découragement et enfin mort, tout cela continue de marquer notre monde et nos vies personnelles. Pourquoi donc les souffrances qui déjà nous abattent devraient-elles être vécues par Dieu ? À quoi cela sert-il ? À qui cela sert-il ?
Peut-être que Jésus a porté ces souffrances-là non seulement parce qu’il nous aime, mais aussi parce que nous ne l’aimons pas. Les douleurs dont il est chargé et qui le font tomber sur le sol, c’est nous qui les lui infligeons par notre refus de l’amour. Regarder Jésus humilié et douloureux, c’est découvrir que toutes les fois que nous sommes violents avec les autres, de façon plus ou moins visible ou plus ou moins assumée, nous blessons et humilions l’amour.
« Dieu qu’on tire par le cou tout à coup chancelle et tombe à terre. »
(Paul Claudel)
IV – Jésus rencontre sa très sainte mère

Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction — et toi, ton âme sera traversée d’un glaive — : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. » (Lc 2, 34-35)
Une mère assiste au supplice de son enfant, mené sous ses yeux à la mort. La douleur de Marie est indescriptible. Ce jour-là, elle est devenue la sœur de toutes les mères, sur qui s’abat l’innommable. Que leur enfant ait été condamné à mort par des autorités officielles, tué par des hommes ou qu’il soit frappé par la violence aveugle de la maladie, d’un accident ou du désespoir, le spectacle n’est pas supportable. Marie perd son enfant sous ses yeux, la chair de sa chair, l’être qui pour elle est le plus précieux. Pourquoi le Sauveur du monde a-t-il permis cela ? Sans doute Marie l’a-t-elle accepté dans son « oui » initial. Mais sans doute, aussi, ne savait-elle pas que cela irait aussi loin, que cela serait tellement inhumain. Pourtant elle est là, fidèle à Dieu comme aux hommes : elle devient celle qui peut entendre et accueillir nos hurlements de détresse. « Car, comme dit Péguy, le Fils a pris tous les péchés. Mais la Mère a pris toutes les douleurs. »
Jésus, lui, le plus sensible des hommes, souffre en tant que fils devant l’intenable souffrance de sa mère. Mais l’un comme l’autre, se voyant, connaissent le prix du salut du monde.
« Ses yeux n’ont point de pleurs, sa bouche n’a point de salive. Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus qui arrive. »
(Paul Claudel)
V – Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter sa croix

Ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. (Mc 15, 21)
Jésus est tellement abîmé par les coups qu’il a reçus qu’il ne peut plus porter sa croix. Or on retient souvent que Simon de Cyrène est celui qui, par égard pour Jésus de Nazareth à bout de forces, lui vient en aide. Le compatissant par excellence, cet homme d’âge mûr qui, après sa journée de travail aux champs, décide de braver la fatigue pour soulager le condamné à mort. Mais l’Évangile nous raconte une autre histoire : Simon est réquisitionné. Il semblerait donc qu’il n’ait pas eu d’autre choix que d’accepter ce qu’on lui demandait. Au milieu de cette scène d’une effroyable violence, quand les soldats romains, qui n’ont pas peur de tuer, exigent quelque chose de quelqu’un, l’intéressé s’exécute. Sur Simon, toutefois, l’Évangile apporte une précision : c’est un Cyrénéen. C’est-
à-dire qu’il est de la ville de Cyrène, dans le nord de la Libye. C’est donc un étranger. Les Pères de l’Église ont voulu y voir le signe que l’humanité entière était associée au mystère de la Passion. Si donc Simon n’a pas choisi de porter la croix, il n’en figure pas moins chacun d’entre nous. Et à travers son histoire, nous posons un regard renouvelé sur les épreuves que nous n’avons pas choisies, qu’on ne nous a pas demandé d’accepter, mais qui de façon mystérieuse ou mystique, constituent notre mission.
« L’instant vient où ça ne va plus et l’on ne peut plus avancer. C’est là que nous trouvons jointure et où vous permettez qu’on nous emploie nous aussi, même de force, à votre Croix. Tel Simon le Cyrénéen qu’on attelle à ce morceau de bois. »
(Paul Claudel)
VI – Une pieuse femme essuie la face de Jésus

Il fut donc pour eux un sauveur dans toutes leurs détresses. Ce n’était ni un messager ni un ange, mais sa face qui les sauva. (Is 63, 8-9)
Elle est incroyable, sainte Véronique ! On a parlé d’elle dans le monde entier comme étant celle qui a essuyé la face suppliciée de Jésus, quand elle n’est même pas mentionnée dans l’Évangile ! Elle a reproduit le visage de Dieu, ce qui était défendu par la Loi des hommes pieux ! Et de tout cela Véronique n’a pas honte… Car la couardise n’est pas son fort. Au milieu de cette foule hostile, malgré les centurions et leurs hommes en armes, elle se précipite devant Jésus et lui essuie la face. Cette face d’ignominie, couverte de crachats, de sang et de poussière, qui n’est autre que la face de Dieu.
Ah, sainte Véronique, que la Tradition nous a fait connaître, vous brandissez la vraie icône sous nos yeux. Apprenez-nous à n’avoir pas honte d’aimer ce Dieu si misérable. Apprenez-nous à contempler celui qui s’est fait sans beauté ni éclat pour nous séduire. Révélez-nous le visage de Jésus. Enfin apprenez-nous à n’avoir pas peur du regard des autres. Pour que nous puissions adorer Jésus dans ce pauvre, ce rejeté, cet humilié. Celui-là que nous ne voudrions pas approcher, que nous aurions honte d’embrasser.
« Enseignez-nous, Véronique, à braver le respect humain. »
(Paul Claudel)
VII – Jésus tombe pour la deuxième fois

Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. (Is 53, 5)
Jésus tombe encore ! Dieu ne tient plus debout. Quelle catastrophe pour tout le monde.
Quelle est donc cette chute qu’il répète parce qu’il n’en peut plus, comme pour nous la faire mieux voir, comme pour nous la faire comprendre ? La chute par excellence, c’est celle qui est décrite au chapitre 3 de la Genèse : Alors le Seigneur Dieu le renvoya du jardin d’Éden, pour qu’il travaille la terre d’où il avait été tiré. Le péché nous a renvoyé vers la terre pour que nous y peinions. Nous avions voulu être libres ! Voici donc la nouvelle condition… On nous a menti, on nous a séduits : nous avons choisi, nous avons trahi. La liberté du diable était une fausse promesse, mais nous avons voulu croire à notre puissance. Mais quelle liberté est-ce donc que cet orgueil qui tout de suite engendre la peur, et se cache de l’amour ?
La chute de Jésus, c’est-à-dire de l’amour en personne, nous apprend qu’au contraire du péché, qui est sans autre issue que la mort, la miséricorde n’a pas de limites. Nous n’avions pas la force de nous relever : en tombant face contre terre, Jésus est venu nous chercher.
« Le corps tombe, il est vrai, et l’âme
en même temps a consenti.
Sauvez-nous de la Seconde chute que
l’on fait volontairement par ennui. »
(Paul Claudel)
VIII – Jésus console les filles de Jérusalem

Il se retourna et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Voici venir des jours où l’on dira : “Heureuses les femmes stériles, celles qui n’ont pas enfanté, celles qui n’ont pas allaité !” » (Lc 23, 28-29)
Pour consoler les filles de Jérusalem, Jésus s’y prend de curieuse façon : il annonce un temps de malheur. Ce discours a de quoi inquiéter, et concerne probablement la fin des temps, mais aussi, avant cela, tous les grands drames de l’histoire. Car la violence et la mort n’ont pas fini de s’abattre sur l’humanité après la mort et la résurrection de Jésus. Nous sommes laissés pour un temps à notre liberté, afin de choisir le bien et la vie plutôt que le mal et la mort. C’est-à-dire pour participer à la victoire définitive de Dieu ; cette victoire si difficile à distinguer, parfois, dans le chaos du monde. Or Jésus nous enseigne que la manière de prendre part au combat qui aboutit à la victoire, c’est l’abaissement : c’est ce qu’il est en train de vivre lui-même. Cet immense paradoxe nous effraie. Mais Jésus nous exhorte : « Ne pleurez pas sur moi ! » Il est en effet en train de faire la volonté de Dieu, il est en train de vivre l’amour jusqu’en ses extrêmes limites. Il vit le grand commandement qu’il est venu nous apprendre.
Seigneur Jésus, enseigne-nous les voies de l’amour, donne-nous la grâce de les accepter et le courage de les suivre.
« Quelques pauvres femmes en pleurs
avec leurs enfants dans les bras.
Et nous, ne regardons pas seulement,
écoutons Jésus, car il est là. »
(Paul Claudel)
IX – Jésus tombe pour la troisième fois

Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. (Is 53, 7)
La troisième chute de Jésus est-elle celle qui rachète le troisième reniement de Pierre ? Celle d’un Sauveur qui n’en a pas fini de nous rejoindre par terre, là où nous sommes gémissants et pécheurs, incapables de mieux faire ? Impossible de le savoir, puisque Jésus est en silence. Nous le contemplons muet comme l’agneau, maltraité, humilié, et pourtant se relevant, non pour marcher vers sa libération, mais vers plus de douleur encore. La détermination de Jésus est immense : exténué, il trouve la force de se lever pour aller vers sa mort. Certes, cette douleur et cette mort sont celles que commande l’amour et comme Dieu Jésus n’a d’autre volonté que de les embrasser. Mais comme homme, nous le voyons si faible, si douloureux qu’il nous fait peur. Et nous peinons à reconnaître dans un tel malheur le visage de l’amour.
Jésus, avant que nous prétendions t’imiter, apprends-nous à te regarder. À accepter de reconnaître que nous avons pour Dieu non un triomphateur mais un agneau muet qu’on mène à l’abattoir, et qui n’ouvre pas la bouche. Donne-nous d’admettre enfin par-delà nos orgueils et nos réticences que ta victoire éclatante n’est pas celle de la force humaine.
« Sauvez-nous du Troisième péché
qui est le désespoir ! »
(Paul Claudel)
X – Jésus est dépouillé de ses vêtements

Ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort. (Mt 27, 35)
Jésus est nu. On l’a dépouillé de tout, on a poussé l’impudeur jusqu’au bout. Mais voilà donc Jésus en tenue d’Adam, l’homme d’avant la chute. Lui, l’agneau sans tache, le tout pur, se débarrasse des péchés du monde qu’il a portés jusqu’au sommet de la colline du rachat. Et les hommes brutes se ruent dessus, pour se les partager ou les tirer au sort, car il ne faudrait pas déchirer la belle robe de la vanité et de l’orgueil.
Nu, Jésus est humilié comme n’importe quel malfaiteur. C’est ça, le Messie qu’attendait Israël ? Le roi est nu !
Nous l’avons mis dans cet état, mais consentons, avec les yeux de la foi, qui sont aussi ceux de l’amour, à y voir une éclatante manifestation de son pouvoir. Comme dit Pascal, « il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ ». Car « tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité ». Dans l’ordre de l’amour, la nudité de Jésus est un manteau de très haute gloire. Contemplons-le ainsi, pour nous laisser instruire par les mystères de l’amour.
« Nous, puisqu’ils ont pris la tunique
et la robe sans couture,
levons les yeux et osons regarder Jésus tout pur. »
(Paul Claudel)
XI – Jésus est cloué sur la croix

C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs. » Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. (Mc 15, 25-27)
Il est fixé sur le bois, comme un méchant dont on ne veut plus qu’il puisse nuire. Tiens-toi là, Dieu, et ne nous ennuie plus ! Elle est belle, ta royauté : pas une armée, pas même une garde, pas un homme pour te défendre…
Et pourtant on connaît le mot de Pilate : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » (Jn 19, 22). Cette parole énigmatique semble sous-entendre que le procurateur de Judée a vu en Jésus un roi. Ou, du moins, qu’il a reconnu dans la personne de Jésus, d’une certaine manière qui nous échappe, quelque chose de royal. Il a été troublé. Pourtant il l’a livré à la mort. Comme il est difficile de reconnaître Jésus ! D’être sûr que c’est bien ce crucifié qui est le créateur du monde. Les deux larrons d’ailleurs débattent. L’un se moque, l’autre le défend. Et Jésus ne dit plus rien pour sa propre défense. Mais le larron nous apprend à voir : la marque du Royaume dans lequel Jésus veut nous accueillir avec lui, aujourd’hui même, c’est l’innocence : « Il n’a rien fait de mal ! » (Lc 23, 41). Et je sais bien que moi, Seigneur, j’ai fait le mal. Hélas c’est toi que nous voyons ici, au supplice, qui nous désignes la vie éternelle en pardonnant à tes bourreaux : « Ils ne savent pas ce qu’ils font ! » (v. 34).
Jésus, souviens-toi de nous aussi, quand tu viendras dans ton royaume.
« Cette main que le bourreau tord,
c’est la droite du Tout-Puissant.
On a lié l’Agneau par les pieds,
on attache l’Omniprésent. »
(Paul Claudel)
XII – Jésus meurt sur la croix

L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » Mais Jésus, poussant un grand cri, expira. (Mc 15, 36-37)
Est-ce sur une ultime moquerie que Jésus meurt ?
Nous n’avons pas été capables de te reconnaître, Seigneur Dieu, et nous continuons à te faire mourir. Beaucoup dans le monde te regardent en riant. Mais moi-même, chrétien, supposément ton premier témoin, suis-je capable de te reconnaître et de saluer ta magnificence dans l’amour effacé, humble, crucifié ? J’aime tant les gloires humaines, la brillance, les honneurs, le succès, comment accepterais-je de suivre un Dieu qui me dit de le reconnaître dans le pauvre qui gît sur le trottoir, dans le raté qui croupit dans sa cellule, dans l’inconnu qui parle en faisant des fautes ?
Ni Élie, ni aucun ami n’est venu sauver Jésus de la croix. Mais si Dieu permet que nous assistions à sa mort, ce n’est pas pour que nous le vengions — il a vaincu la mort lui-même trois jours plus tard. C’est plutôt pour qu’ayant reconnu que c’est nous qui l’avons tué nous apprenions l’action de grâce pour l’indicible offrande de sa vie : celui-là est mort par ma faute, pour que je vive. Jésus, donne-nous le courage de soulager, de consoler ou d’abreuver ceux qui meurent.
« L’ignorance invincible de l’homme
dans le retrait de Dieu ! »
(Paul Claudel)
XIII – Jésus est descendu de la croix

Comme il se faisait tard, arriva un homme riche, originaire d’Arimathie, qui s’appelait Joseph, et qui était devenu, lui aussi, disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remette. (Mt 27, 57-58)
« Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (cf. Mt 19, 24), a dit le Seigneur. Or voilà un riche qui s’avance ! Riche et courageux : c’est au gouverneur en personne qu’il va demander le droit de prendre le corps de son maître. Certes, le disciple Joseph ne s’est pas manifesté pendant la Passion — pas plus qu’un autre. Qui d’ailleurs parmi nous oserait prétendre que, s’il avait été là, il se serait opposé et n’aurait pas laissé faire ? Les Apôtres eux-mêmes ne l’ont pas pu. Tout cela était si violent, si brusque, et faisait tellement peur !
Mais voici pourtant ce riche qui s’avance courageusement. Un peu trop tard, mais courageusement quand même. Car non seulement il s’expose, mais il se dépouille : le tombeau était pour lui. Et avec le corps mort qui avait été l’enveloppe charnelle du roi éternel, misérable cadavre entre les bras de sa mère effondrée, contemplons les gestes de cet homme qui ne se contente pas d’être désolé. Mais qui donne ce qu’il avait prévu pour lui, et qu’il avait préparé. Sans doute ne savait-il pas encore que Jésus était Dieu, car un Dieu ne meurt pas. Mais en prenant soin de son corps, il nous apprend comment l’on devient riche en vue du Royaume.
« Ici la Passion prend fin et la Compassion continue.
Le Christ n’est plus sur la Croix, il est avec Marie qui l’a reçu. »
(Paul Claudel)
XIV – Jésus est mis au tombeau

Prenant le corps, Joseph l’enveloppa dans un linceul immaculé, et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. (Mt 27, 59-60)
La dépouille de l’immortel est dans la tombe. Il n’a pas fait semblant de mourir, Jésus de Nazareth. Il est bel et bien mort, et son âme s’est détachée de son corps. Puisque nous connaissons le dénouement du dimanche matin, nous savons aussi ce qu’il est allé faire pendant ce temps-là au séjour des morts : briser la porte des enfers. Mais à Jérusalem, c’est le grand dénuement, et pour ceux qui l’avaient suivi, le découragement. Car c’est fini, la mort a eu le dernier mot, et une grande pierre est roulée à l’entrée du tombeau. Et nous regardons, hébétés, Jésus en son caveau. C’est comme ça que je finirai moi aussi, Seigneur : au cimetière, sous une pierre. Mais si la mort nous effraie, regardons fermement Jésus étendu dans la tombe. Ses membres raides dans le linceul maculé par la sueur et le sang. Cette image dramatique, effrayante même, nous enseigne que s’il n’est pas possible à l’homme d’aller plus loin, rien n’est impossible à Dieu. Car l’Amour n’avait rien à faire dans la mort qui était la conséquence du désamour. Ainsi, la mort a été prise au piège. Et finalement elle n’a plus été capable de rien retenir.
« Il n’est plus de péché en nous
où la plaie ne corresponde.
Venez donc de l’autel où vous êtes caché vers nous,
Sauveur du monde ! »
(Paul Claudel)
Après un chemin de croix, le silence s’impose
Le jeûne et la prière sont de bons moyens non seulement de s’unir concrètement, quoique bien modestement, à l’œuvre d’amour de Dieu. Mais le service des pauvres, l’attention à ceux qui ne nous attirent pas, la patience avec ceux qui nous ennuient ou nous dérangent, en sont les corollaires logiques. Que c’est difficile ! C’est pourtant bien là que se joue dans ma vie propre le mystère de Pâques : Passion-Résurrection. Jamais l’un sans l’autre. Il faut mourir pour ressusciter.
La Vierge Marie, qui voit mourir son fils unique, Jésus, son enfant chéri, est peut-être la meilleure compagne pour aujourd’hui. Plus que jamais au pied de la croix, elle est notre mère. Et celle qui à travers les larmes, devant le corps mort du Messie, a peut-être revu le babillage et les premiers rires de son enfance, nous enseigne l’invincible espérance.
Dessiner la Passion

L’iconographie présentée dans ce chemin de croix est tirée d’une série de 84 dessins préparatoires à l’œuvre réalisée en 1951, pour la chapelle du Rosaire par Henri Matisse, à Vence. Initialement exposés au musée Matisse de Nice jusqu’au 19 janvier dernier, ces dessins sont actuellement présentés au Baltimore Museum of Art jusqu’à la fin du mois de juin.
Aux origines
En 1941, Matisse noue une profonde amitié puis une collaboration artistique avec Monique Bourgeois qui finit par entrer chez les sœurs dominicaines sous le nom de sœur Jacques-Marie et rejoint, en 1946, le couvent de Vence. Les sœurs ne disposant pas de lieu dédié au culte, elles projettent de faire édifier une chapelle et sollicitent Henri Matisse pour les accompagner. L’artiste se prend de passion pour le projet et conçoit intégralement le futur lieu de culte. Lors de la dédicace de la chapelle, en juin 1951, Henri Matisse délivre le message suivant : « Cette œuvre m’a demandé quatre ans d’un travail exclusif et assidu, et elle est le résultat de toute ma vie active. Je la considère malgré toutes ses imperfections comme mon chef-d’œuvre. »
L’inspiration
Au soir de sa vie, Henri Matisse, qui n’est pas particulièrement habitué à réaliser des œuvres d’art sacré, consacre un travail préparatoire acharné à son futur chemin de croix. La succession des stations, leurs références iconographiques ne lui sont pas bien familières. S’ensuivent alors des études de toutes tailles. Il étudie notamment les œuvres de Mantegna, du Greco ou encore de Rubens, et s’inspire d’une méditation du chemin de croix, tirée d’un numéro de La Vie spirituelle, revue dirigée par les dominicains. Il s’agit pour lui de s’imprégner du récit de la Passion, d’en intérioriser le drame. Mais aussi de se faire aider. Les avis et conseils de deux frères dominicains, Louis-Bertrand Rayssiguier et Marie-Alain Couturier, seront très écoutés.
Leur supérieur rapporte : « Il se faisait lire d’abord une méditation sur chacune des stations. Puis il invitait un jeune homme à prendre l’attitude que suggérait le texte. »
La réalisation
« Il faut que j’arrive à dessiner les yeux bandés », écrit Matisse au père Couturier. L’artiste va multiplier les esquisses pour chacune des stations, partant d’une première reproduction d’œuvres existantes, telle La Crucifixion de Mantegna conservée au Louvre, et des poses de ses modèles, pour les retravailler inlassablement jusqu’à l’essentiel. Le trait de l’artiste, si particulier, révèle à quel point Matisse a pu être habité par le récit dans cette œuvre du chemin de croix, pour lequel il choisira une composition originale de l’ensemble, déterminée de telle sorte que le spectateur puisse saisir les différents épisodes d’un seul regard afin que l’image « entre entière dans l’esprit du spectateur ».
David Gabillet
Remerciements
Nous remercions particulièrement le directeur du musée Matisse de Nice, M. Aymeric Jeudy, ainsi que Mme Delphine Ménage, chargée d’édition, pour la mise à disposition des clichés de l’exposition Henri Matisse. Chemin de croix – Dessiner la Passion.
Crédits
Les 14 études et le Chemin de croix sont d’Henri Matisse (1869-1954).
Étude pour la 1re station, 1948, pinceau et encre de Chine sur papier vélin aquarelle filigrané Arches,
65 × 50 cm. Musée Matisse, Nice, don des héritiers de l’artiste, 1960, 63.3.30. Photo © François Fernandez.
Étude pour la 2e station, 1948, pinceau et encre de Chine sur papier, 26,8 × 20,3 cm. Collection Ahrenberg, Suisse. Photo : DR.
Étude pour la 3e station, 1948, pinceau, encre de Chine et crayon sur papier, 26,5 × 20 cm. Collection particulière. Photo : DR.
Étude pour la 4e station, 1949, fusain sur papier vélin, 62,5 × 47,5 cm. Chapelle des Dominicaines, Vence. Photo : DR.
Étude pour la 5e station, (1949), fusain sur papier vélin, 63 × 48 cm. Chapelle des Dominicaines, Vence. Photo : DR.
Étude pour la 6e station, 1948, crayon, pinceau et encre sur papier, 26,3 × 20,3 cm. Collection particulière. Photo : DR.
Étude pour la 7e station, 1948, crayon, pinceau et encre sur papier, 26,5 × 20,2 cm. Collection particulière. Photo : DR.
Étude pour la 8e station, 1948, pinceau et encre sur papier, 26,8 × 19,5 cm. Collection particulière. Photo : DR.
Étude pour la 9e station, 1948, pinceau et encre sur papier, 20,3 × 26,3 cm. Collection particulière. Photo : DR. Étude pour la 10e station, 1948, pinceau, encre de Chine et crayon graphite sur papier vélin, 26,5 × 20,3 cm. Musée Matisse, Nice, don des héritiers de l’artiste, 1960, 63.3.24. Photo © François Fernandez.
Étude pour la 11e station d’après Rubens, 1948, pinceau et encre sur papier, 26,2 × 20,3 cm. Collection particulière. Photo : DR.
Étude pour la 12e station, 1949, fusain sur papier vergé de cahier à dessins filigrané Arches, 44,4 × 33,2 cm. Musée Matisse Nice, don des héritiers de l’artiste, 1960, 63.3.12. Photo © François Fernandez.
Étude pour la 13e station d’après Rubens, 1948, crayon et pinceau sur papier, 26,3 × 20,2 cm. Collection particulière. Photo : DR.
Étude pour la 14e station, 1948, pinceau et encre sur papier, 26,2 × 20,2 cm. Collection particulière. Photo : DR. Chemin de croix, Vence, 1951, chapelle du Rosaire, décor émaillé noir au pinceau sur carreaux de faïence blanche. Photo : DR.
Note
« L’iconographie de cette édition puise son origine dans le Chemin de croix conçu par Henri Matisse pour la chapelle du Rosaire, à Vence, et qui fait l’objet d’une exposition présentée successivement au musée Matisse, à Nice, et au Baltimore Museum of Art. Ce projet, dont le commissariat a été confié à Yve-Alain Bois, a donné lieu à une publication éditée par Bernard Chauveau édition. »






