Les trésors de la rédaction

Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé

Par Père Michel Steinmetz

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D’abord voilée puis adorée, la Croix est au cœur du mystère pascal.

Le temps du Carême est marqué par de nombreux éléments liturgiques qui voudraient inviter au recueillement, à la conversion. À côté de cette ambiance de pénitence, la préparation des catéchumènes aux sacrements de l’initiation, célébrés durant la nuit pascale, rappelle à tous, s’il le fallait, la finalité de l’entraînement quadragésimal : le retour à une grâce retrouvée du baptême. Il culminera pour toute l’assemblée dans le renouvellement de la profession de foi et l’aspersion d’eau bénite durant la vigile pascale. Or, s’il s’agit de renaître en Christ, encore faut-il, comme un nécessaire préalable, consentir à mourir avec lui.

Retour vers le passé ?

Le Missel romain prévoit dans les rubriques qui suivent la célébration de la Cène du Seigneur, au soir du Jeudi saint, qu’après le transfert du Saint-Sacrement au reposoir on dépouille les autels et qu’on enlève les croix (Missel romain, Jeudi saint, no 41, p. 188) . Là où l’on ne pourrait pas enlever les croix, il est prévu qu’on les voile. Avant la réforme liturgique, cette pratique de voiler les croix et même les statues, et dont on peine historiquement à dater l’origine, intervenait dès le dimanche de la Passion (l’actuel 5e dimanche du Carême). Il faut bien avouer cependant qu’un certain flou demeure aujourd’hui car, si le temps de la Passion n’existe plus et que le Carême se déploie de manière ininterrompue depuis le mercredi des Cendres jusqu’au Samedi saint, la liturgie des Heures prévoit toujours des hymnes différentes à partir du 5dimanche du Carême, et le Missel romain lui-même propose d’employer à partir de cette 5e semaine la 1re préface de la Passion. La lettre circulaire De festis paschalibus de la congrégation pour le Culte divin conservait encore cette option du 5e dimanche en 1988 (no 26) : dans un souci de lisibilité, l’actuel Missel romain prévoit désormais de voiler les croix uniquement à l’issue de la messe en mémoire de la Cène du Seigneur. Cette pratique, prévue par le Missel, mais non obligatoire, pourrait paraître désuète et charrier avec elle un décorum quelque peu superfétatoire dans la célébration du triduum pascal. N’est-elle pas pour autant pertinente ?

Une unique croix

L’adoration de la croix constitue un des rites majeurs de la célébration de la passion et de la mort du Seigneur, le Vendredi saint. Elle fonctionne d’ailleurs en système avec le rite du lavement des pieds au soir du Jeudi saint et le rite baptismal de la nuit pascale. Par les trois abaissements que fait expérimenter la liturgie, en sorte de conformation à l’abaissement du Christ chanté par le cantique de Philippiens 2, et entendu de manière programmatique en 2e lecture à la messe des Rameaux quelques jours plus tôt, l’adoration de la croix s’entend comme l’acceptation de suivre le Christ dans sa mort.

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix (Ph 2, 5-8).

Puisque la liturgie du Vendredi saint va focaliser les regards vers la croix, et que toutes les autres croix seront voilées, une seule croix sera rendue visible aux yeux de tous et deviendra, lors de la célébration de la Passion du Seigneur, l’unique croix à adorer. Le Missel insiste à ce point sur cette unique croix proposée à la vénération de tous, qu’il précise que, si du fait d’un nombre trop important de fidèles il était trop long de faire passer chacun d’eux devant cette croix, plutôt que de recourir à plusieurs croix, on préférera députer certains ministres et fidèles à l’adoration pendant la célébration et à tenir élevée la croix quelques instants afin que tous la vénèrent ainsi depuis leur place (Missel romain, Vendredi saint, no 19, p. 197).

Dévoilement

La première des formes proposées par le Missel pour l’adoration de la croix suggère de répondre directement au voilement des croix la veille au soir (Missel romain, Vendredi saint, nos 15 et 16). Le prêtre dévoilera donc peu à peu, en trois temps, la croix en même temps qu’il chantera l’invocation : « Voici le bois de la Croix, qui a porté le salut du monde ! » et que tous répondront : « Venez, adorons ! » Cette acclamation sera suivie d’un bref temps d’adoration pendant lequel on mettra les genoux à terre.

De fait, ce qui était caché sera désormais dévoilé, en écho à Matthieu (10, 26) : « Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. » Après ce jeûne visuel, renforcé non pas tant par la disparition des croix qu’on aurait pu enlever, mais par le fait qu’elles aient été voilées, c’est-à-dire que leur présence demeure, mais comme signe momentanément caché, la croix retrouvera toute sa force comme objet du salut. En effet, l’œil, l’attention et donc le cœur s’habituent à ce qui est commun au point d’en faire quelque chose de routinier. Que ne sommes-nous pas habitués à voir des croix, pas seulement dans les églises, mais dans nos intérieurs et comme motifs de décoration ! Il faut reconnaître qu’y compris en art sacré, les croix se sont multipliées à l’infini, au point de rendre la croix parfaitement anodine : dans les décors d’autel, les frises, sur les chasubles, les mitres, etc. Se déshabituer de ce qui tombe « dans l’œil » aura la vertu de le redécouvrir avec force.

Vision de gloire

On pourra ici encore être attentif au choix de la croix proposée à l’adoration des fidèles. Elle sera l’expression du triomphe du salut avant d’être une invitation à la compassion devant les souffrances du Crucifié[1]. On se souviendra à cet égard que, jusqu’au ive siècle, les chrétiens ont célébré au cœur de la même nuit pascale l’unique mystère de mort et de résurrection du Christ : ils avaient une claire et pertinente perception de la croix. C’est par elle qu’est donnée la rédemption. La croix est indissociable de la résurrection du Seigneur. De même dans l’iconographie chrétienne, la croix était représentée dans les premiers siècles comme une croix de gloire, ornée d’or et de pierres précieuses. Le gibet de l’infamie est devenu l’arbre de vie, le trône de la gloire divine, ainsi que le chante la première préface de la Passion, en empruntant l’expression à saint Léon le Grand (390-461) dans un sermon pour la Passion : « Par la puissance incomparable de la Croix, apparaissent en pleine lumière le jugement du monde et la victoire du Crucifié. » Il est heureux que la célébration du Vendredi saint en soit l’annonce, tout en respectant la vérité du moment puisque la liturgie nous fait cheminer au cours du triduum dans un même mystère.

Par-delà une pratique que d’aucuns pourraient estimer surannée, le jeu liturgique du voilement-dévoilement pourrait servir de support à une catéchèse hautement intéressante et qui prendrait sens au cœur des rites du triduum pascal. Voiler puis dévoiler pour réaliser un acte de révélation, dans la croix du supplice se donne déjà à contempler le Christ triomphant.


[1]. Cf. Jean-Claude Reichert, La Victoire et le Triomphe de sa mort, Paris, Cerf, 2018, Lex orandi nouvelle série 5, p. 88.


©MGF 376, mars 2024

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Père Michel Steinmetz

Le père Michel Steinmetz, prêtre du diocèse de Strasbourg, est professeur de sciences liturgiques à la faculté de théologie catholique de l’université de Fribourg, en Suisse.

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