La réponse à cette question est devenue bien difficile aujourd’hui, face à la part prépondérante qu’ont prise la subjectivité et l’émotion dans la société comme dans l’Église. Celles-ci dictent davantage le choix, l’utilisation et le succès de certains chants que les critères objectifs donnés par la liturgie, comme la convenance rituelle : « La musique sacrée sera d’autant plus sainte qu’elle sera en connexion plus étroite avec l’action liturgique » (concile Vatican II, constitution sur la sainte liturgie, Sacrosanctum concilium, n° 112).
Par ailleurs, les critères esthétiques, théologiques et liturgiques relatifs à la qualité du texte, de la musique, et de leur adéquation réciproque semblent souvent relégués au second plan, voire plus ou moins ignorés, tant l’importance de l’ambiance que doivent créer les chants l’emporte sur tout le reste.
Pour autant, dans le meilleur des cas, un « bon » chant liturgique ne saurait être seulement un chant qui remplisse tous les critères de fonctionnalité rituelle qu’attend l’Église dans une célébration car s’ils sont nécessaires, ils ne sont pas suffisants ou, plus exactement, telle n’est pas leur véritable finalité. C’est bien plus profond. Par sa « connexion étroite » avec le rite, le rôle le plus important du chant est de nous aider à nous livrer, à nous abandonner au mystère pascal célébré, afin de nous conformer intérieurement à la mort et à la vie du Christ, vrai Dieu et vrai homme.
Un chant connecté à l’humanité
Cela signifie qu’un bon chant rituel est un moyen de renouveler notre identité et notre vie chrétiennes, en tant que membres du Corps du Christ mort et ressuscité pour nous. Or, quelles sont cette identité et cette vie auxquelles nous sommes appelés ? C’est le concile Vatican II qui nous le rappelle : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. […] La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire » (Id., Gaudium et spes, n° 1). Aussi, par le chant, la liturgie ne saurait faire l’impasse d’une expression qui, d’une manière ou d’une autre, manifeste notre solidarité avec la condition humaine qui fut aussi celle du Christ, d’autant plus que celui-ci « est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : “Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux” (Mt 18, 20) » (SC, n° 7).
Un chant lié à l’œuvre du salut
Or si, depuis la résurrection du Christ qui a vaincu la mort, nous savons que la victoire est certaine, le combat pour maintenir vive cette petite flamme de l’espérance se poursuit, en nous et dans le monde. C’est pourquoi, parce qu’elle est un sacrifice de louange, la liturgie ne saurait faire abstraction de la part d’intercession et de supplication que l’Église doit présenter au Père, par le Fils et dans l’Esprit. Aussi, puisque le mystère pascal épouse l’histoire d’alliance de Dieu avec son peuple et avec toute l’humanité, il nous faut sans cesse reprendre conscience que célébrer la liturgie n’est pas une fin en soi, mais qu’elle est toujours « pour la gloire de Dieu et le salut du monde » ; autrement dit, pas de glorification du nom de Dieu sans prise en compte de l’œuvre de salut accomplie par le Christ, pour conduire l’humanité et la création tout entière à la plénitude de la vie divine.
Un « bon » chant liturgique est donc un chant qui non seulement a les aptitudes et les qualités requises pour favoriser l’action liturgique mais aussi est en connexion étroite avec les cris et les questions de l’humanité, c’est-à-dire qui intègre l’altérité du monde avec lequel Dieu ne cesse de faire alliance en son Fils. Si un seul chant peut ne pas réunir tous ces critères, cette prise en compte du monde doit néanmoins être présente parmi les chants d’une célébration. De cette prise en compte de l’actualisation du salut dans nos chants dépend aussi la justesse et la vérité de l’annonce du mystère pascal au cœur de nos célébrations.
©MGF no 370, Septembre 2023






