Frère Soleil se lève encore

Le 1 octobre 2026

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Le dimanche 4 octobre 2026, nous fêtons le huitième centenaire de saint François d’Assise. C’est pourquoi, en couverture de votre Magnificat, est proposée à votre contemplation une œuvre grandiose de Maurice Denis : Saint François recevant les stigmates [1]. Peinte en 1904, à l’heure où «?le Nabi aux belles icônes?» quitte les hardiesses de sa jeunesse pour une voie plus intérieure, plus classique, plus priante, cette œuvre garde de l’aventure dans le sillage de Gauguin et de Sérusier le goût des aplats, du rythme, de la couleur ordonnée ; mais elle les met désormais au service d’un choix de vie. L’artiste a 34 ans, il ne renie pas la modernité, il la baptise.

Regardez ! Tout ce grand panneau est un souffle, un souffle de lumière primordiale. Regardez comme cette aurore déchire les cieux et comme, au matin du monde, tout s’embrase ! Voici la Terre qui s’offre à ses rayons : les collines, les arbres, les rochers, les herbes, les lointains ; tout reçoit, tout répond. Tout suscite l’action de grâce.

Et voici François, tout petit dans l’immensité incandescente. Mais petit et signifiant comme peut l’être un simple mot de trois voyelles : «?Oui.?» Il est là, au ras de la falaise de l’Alverne comme à l’extrémité de l’univers visible, offert à l’invisible, les bras en croix. Et la Création tout entière semble mobilisée derrière lui pour, avec lui, se faire offrande. Cette Création, François l’a parcourue pieds nus, presque de peur de la blesser. Car il l’a aimée comme s’aiment des frères et des sœurs, trouvant ses plus chers confidents dans le feu, dans l’eau, dans l’oiseau, dans le loup et l’agneau. La Création, pour lui, n’est pas environnement mais parentèle. Elle n’est pas matière à prédation ; elle est don de Dieu, appel à la gratitude, convocation à la louange.

Voilà ce que Maurice Denis rend admirablement : sous son pinceau, notre mère la Terre devient cantique et appelle nos voix. Et cela nous questionne, doucement, mais fortement. La louange et l’action de grâce sont le premier acte de justice envers le réel. Celui qui dans l’action de grâce appelle toutes les créatures ses frères et ses sœurs, et la Terre, sa mère, comment pourrait-il les dévaster ? Celui qui reçoit le monde comme un présent, comment pourrait-il le traiter comme une proie ?

Mais suivons Maurice Denis plus loin encore. Car cette lumière n’est pas seulement cosmique, elle est crucifiée. Frère Soleil n’est pas l’idole païenne d’un monde autosuffisant ; il est le signe d’un Autre. Sa clarté descend, traverse l’espace, atteint le corps du pauvre d’Assise. François ne contemple plus seulement la beauté de Dieu dans les créatures ; il reçoit en sa chair la forme même du Christ. Le chantre de la nature devient l’Alter Christus, configuré à Celui en qui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre. François, qui avait embrassé la pauvreté, est maintenant embrassé par la Croix. Ainsi les stigmates sont-ils le paraphe brûlant du Christ au bas d’une vie pauvre de s’être entièrement donnée.

Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20). Jésus paraphe sur François ce que François a laissé Jésus écrire depuis longtemps dans ses actes : pauvreté, douceur, obéissance, fraternité, miséricorde, don de soi jusqu’au bout. Avant que Jésus crucifié ne conforme aux siens les mains, les pieds et le côté de François, François avait déjà conformé toute sa vie à celle de Jésus.

Ainsi les deux François n’en font-ils qu’un ; le poète de frère Soleil et le crucifié du mont Alverne ; le frère des créatures et le frère du Christ souffrant. Celui qui chante la Création et celui qui porte, dans sa chair, la Création nouvelle et éternelle. L’artiste les met en lumière dans une seule aube : la nature reçoit sa splendeur de Dieu, et l’homme reçoit sa splendeur du Christ.

Alors, laissons cette lumière nous atteindre, nous baigner, nous transfigurer. Demandons à François de nous apprendre le regard qui bénit, la pauvreté qui libère, la douceur qui désarme, la ressemblance au Christ qui seule sauve nos vies et le monde. Huit cents ans ont passé ; mais frère Soleil se lève encore. Et la sainteté demeure cette chose au-delà de nos forces, impossible à conquérir, mais tellement simple à recevoir et à offrir : devenir assez pauvres, assez fraternels, assez aimants, pour que Dieu puisse signer, authentifier et rendre agissante sa présence réelle en nos vies. 

Pierre-Marie Varennes

Saint François reçoit les stigmates (détail, 1904), Maurice Denis (1870-1943), collection particulière. © Catalogue raisonné Maurice Denis.


[1]. Cette œuvre sera visible au musée Maurice Denis jusqu’à la fin du mois de janvier 2027 : musee-mauricedenis.fr

 

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