La Nativité de la Vierge

Le 1 septembre 2026

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La Nativité de la Vierge, Vittore Carpaccio (1465-v. 1525)

 

Entrer dans la simplicité

Vittore Carpaccio, dont nous commémorons la mort il y a cinq cents ans, a surtout réalisé des cycles décoratifs pour les « scuole », confréries d’entraide vénitiennes. La Légende de sainte Ursule, Le Miracle de la relique de la Croix et, plus tard, le cycle de saint Étienne ne peuvent manquer de charmer par leur foisonnement de détails, l’harmonie de leurs couleurs, la beauté des tissus et des objets, et la manière dont ils documentent la Venise de l’époque. On ne sait pas exactement qui forma Carpaccio mais on décèle chez lui l’influence d’un Antonello de Messine ou d’un Gentile Bellini. Ce qui est certain, c’est qu’il a développé un style irréductible, très parlant aujourd’hui par la géométrie de la composition ou par l’utilisation de la rugosité de la toile pour donner de l’épaisseur à ses visages, mais presque déjà suranné quand il peint, avec son atelier, La Nativité de la Vierge, en ce début de xvie siècle où la sensualité conquérante de Giorgione et de Titien rendait sans doute moins convaincantes ses figures parfois un peu hiératiques et lointaines.

La Nativité de la Vierge fait partie des rares intérieurs du peintre. En le comparant aux chefs-d’œuvre que sont La Vision de saint Augustin ou Le Rêve de sainte Ursule, on est frappé par sa sobriété. Certes, le minutieux décor de la pièce est soigné : les parois sont peintes ; le tapis du premier plan, juste au-dessus de la signature, attire l’œil ; le haut de l’alcôve où repose sainte Anne est scandé de charmantes pendeloques en verre ; Anne s’appuie du coude sur un coussin à franges et à glands, de la main sur un tissu bleu et or ; quant à la servante qui lui apporte de quoi se restaurer, il faudrait Proust, qui aimait tant ce peintre, pour pouvoir rendre la délicatesse des tons de rouge de sa robe et de ses bordures, noir brillant et bleu doré. Une série de pots et de fruits, avec un bougeoir, constitue, sur la corniche, une sorte de nature morte miniature. Rien n’est négligé, mais rien non plus n’approche du raffinement des autres intérieurs. La lumière qui baigne la scène de manière uniforme renforce la tranquillité et la simplicité de ce premier volet d’un cycle de six grandes scènes de la vie de Marie, exécutées entre 1504 et 1512 pour la scuola degli Albanesi et aujourd’hui dispersées entre Bergame, la Brera de Mila et la Ca’ d’Oro de Venise.

Le temps de la promesse

Jésus eut des grands-parents, dont il a dû tenir, par Marie, tout son ADN… et qui peut-être ont pris l’Enfant-Dieu sur leurs genoux, l’ont aidé à marcher, ont joué avec lui. Anne et Joachim, parents de Marie. Ce que nous savons d’eux ne provient pas du Nouveau Testament, mais de la tradition et notamment du Protévangile de Jacques. Il raconte comment le couple se désolait de sa stérilité. En réponse à quarante jours de jeûne et de prière de Joachim, et à la détresse d’Anne, un ange fut envoyé qui annonça une naissance miraculeuse. Carpaccio suggère l’irruption du divin dans une maisonnée ordinaire. Tout ici est parfaitement quotidien : la sage-femme qui s’apprête à laver l’enfant, la jeune servante qui apporte une assiette à sa maîtresse, une troisième femme qui roule des bandelettes, les servantes dans les pièces en enfilade, dont la première sèche un linge au feu, et jusqu’à deux lapins mangeant une feuille de chou. N’était la fine auréole du bébé, on ne se douterait pas que tout est en même temps entièrement surnaturel, sauf si l’on prête attention à deux inscriptions en caractères hébreux : sur un panneau découvert par un rideau, l’invocation liturgique « Saint, Saint, Saint, au plus haut des cieux ; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », et au-dessus du linteau de la porte, le nom de Jésus. Alors surgit rien moins que la promesse du salut. Le pape François écrivait, sur la naissance sans péché originel de Marie : « Cela veut dire qu’elle est née, comme j’aime le dire, “avant” Ève. Ce n’est pas vrai du point de vue chronologique, mais j’aime à penser qu’elle est née avant le moment où Ève a été trompée, séduite, parce qu’elle n’a pas été victime de la tromperie, elle n’en a pas subi les conséquences. […] La création de l’être humain commence avec Adam puis Ève, tous deux étant créés à l’image et à la ressemblance de Dieu ; la re-création commence avec Marie, une femme seule. »

La chambre de l’âme

Un grand silence semble régner dans la pièce. Aucun des personnages n’interagit avec un autre. Sainte Anne, songeuse, sourit légèrement ; trois servantes sont absorbées dans leur tâche ; celle qui tient l’enfant regarde dans le vide, en sens inverse de saint Joachim qui ne regarde ni sa femme, ni son enfant. Seule la jeune femme du premier plan a les yeux sur la petite Marie. Il y a là une suspension, une concentration de chacun presque perturbante pour le spectateur, comme si le peintre avait choisi d’immobiliser les personnages avant qu’ils ne se mettent à vivre la scène. Peut-être pour que le chrétien retienne lui aussi son souffle devant la minuscule petite fille en qui reposent tous les espoirs de l’humanité. Peut-être encore pour mieux attirer l’attention sur l’espace, avec son emboîtement de pièces. Toutes les œuvres de Carpaccio sont marquées par l’attention aux droites et aux volumes. La perfection des lignes perspectives est ici moindre qu’ailleurs, ce qui fait que l’on soupçonne la main d’un élève, mais la géométrie reste saisissante. L’interruption du petit muret de droite, bordure ouverte entre le tableau et nous, incite le spectateur à y entrer en esprit, pour passer, s’il le veut, sous la porte qu’est Jésus et gagner, au fond, le chemin qui se dessine comme une invite. Entre Anne et Joachim demeure Marie : avons-nous, nous aussi, dans la chambre intérieure de notre âme, Marie, nouvelle arche d’Alliance et nouveau Saint des Saints ?

 

Delphine Mouquin

Agrégée et docteur de lettres modernes

 

La Nativité de la Vierge (1504), Vittore Carpaccio (v. 1465-1523-26), Bergame, Accademia Carrara. © Bridgeman Images / Erich Lessing.

Bibliographie

–  Peter Humfrey et Gabriele Matino (dir.), Vittore Carpaccio. Contesto, iconografia, fortuna, Venise, Lineadacqua, 2024.

–  Éric Palazzo, De l’autel à la peinture. L’œil médiéval de Piero della Francesca et de Vittore Carpaccio, Paris, Cerf, 2024.

–  Stefania Mason, Carpaccio. Les grands cycles picturaux, trad. Béatrice Arnal, Milan, Skira, Paris, Seuil, 2000.

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