Du 1er septembre au 4 octobre, fête de saint François d’Assise – dont l’année 2026 marque le huitième centenaire de la mort –, l’Église nous fait entrer dans « le temps de la Création ». Dans l’esprit de ce temps, nous allons contempler cette enluminure peinte vers 1480, qui nous vient de cette fin du Moyen Âge où l’image, avec son langage poétique et symbolique, nous place à l’avant-scène même de l’acte créateur.
Et maintenant, regardez
Regardez comme tout commence non pas dans la matière, mais dans la gloire. Il n’y a pas d’abord un chaos pré-big bang, il y a l’or. Cette nappe ardente, silencieuse, souveraine, qui ne représente pas une chose, mais la condition de l’Être : la gloire. L’or, ici, c’est l’éclat de la gloire, c’est la lumière lorsqu’elle n’a pas encore rencontré d’obstacle ; c’est le premier fiat encore tout vibrant dans l’espace de Dieu ; c’est le premier matin du monde avant même que l’aurore ait reçu un nom. Dieu dit : « Que la lumière soit ! » (Gn 1, 3). Le fond or ne meuble pas l’image : il la fonde. Il n’orne pas le monde : il dit sa source, sa vie et son accomplissement. Il est la signature de la lumière incréée. C’est le premier jour qui persiste derrière tous les jours. C’est le « Que la lumière soit » qui ne finit pas de retentir. C’est la clarté d’avant le soleil, la clarté de Dieu, la clarté de la lumière qui ne décline pas, l’éclat de la gloire divine, par lequel la Création est une transfiguration.
Et voici, au seuil du monde, la Lumière incréée née de la Lumière incréée, le premier-né, avant toute créature. Voyez : tout est créé par Lui et pour Lui (Col 1, 15.16). Voyez, déjà, avant même la création de l’homme et de la femme, c’est une figure humaine qu’à raison l’enlumineur nous donne à contempler. Mais ce n’est pas le vieillard auguste auquel tant d’images nous ont habitués pour représenter le Père : c’est un homme jeune. Oui, c’est bien Lui : c’est déjà le Christ, avant Bethléem, avant Nazareth, avant le Jourdain, avant la Croix, avant le tombeau vide, le Christ dans son éternité créatrice : le Verbe. Car l’Écriture, lorsqu’elle raconte l’œuvre des six Jours, scande cette formule décisive : « Dieu dit. » Dieu dit et c’est fait. Dieu crée par sa Parole. Or la Parole de Dieu n’est pas un souffle perdu dans l’air : elle est Quelqu’un. Elle est le Fils, l’Unique Engendré, l’Image du Dieu invisible, Celui en qui tout fut créé (idem).
La main qui parle
Aussi l’enlumineur l’a-t-il revêtu de tous ses signes. Sa jeunesse d’abord : non le témoignage passager de son âge, mais l’éternelle nouveauté du Fils. Son nimbe bleu rayonné d’or : le bleu des hauteurs célestes, l’or de la gloire, de la lumière qui ne décline pas. Sa couronne le sacre Roi de l’univers, mais d’une royauté bouleversante : il ne monte pas sur le trône pour dominer les autres, il va en descendre pour les y élever ; il n’a pas des sujets sous ses pieds, mais des frères et des sœurs dont il va laver les pieds ; il ne fait pas peser sur l’humanité sa toute-puissance divine ; par amour, il va se faire homme pour que l’homme devienne Dieu. Et précisément, son manteau rouge, qui recouvre sa tunique bleu céleste, dit son Amour ardent, sa vie donnée, son sang déjà mystérieusement versé dans l’aurore même de la Création. Et ses mains ! La droite est la main du Pantocrator, la main du Christ Tout-Puissant : la main qui parle, la main créatrice qui dit « fiat » et c’est fait. La main gauche, elle, est ouverte ; elle aussi parle, elle dit : « Père, que ta volonté soit faite. »
Alors, par l’image, l’artiste nous donne à voir la Parole qui déploie sa puissance créatrice. En haut à droite, voici le firmament du deuxième Jour, déployé comme un grand manteau bleu dans lequel les nuées dispensent la fraîcheur du premier matin. Dans ce ciel sont allumés les luminaires du quatrième Jour. Qu’ils aient un visage n’est pas naïveté, c’est un langage poétique :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
Spécialement messire frère Soleil,
Par qui tu nous donnes le jour, la lumière ;
Il est beau, rayonnant d’une grande splendeur,
Et de toi, le Très Haut, il nous offre le symbole.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles :
Dans le ciel tu les as formées, claires, précieuses et belles. »
La meilleure part
Plus bas paraît la terre émergée du troisième Jour, avec ses plantes, ses arbres, ses verdures, cette première nappe végétale qui déjà couvre le sol comme un autel. En bas, l’eau remue d’une vie légère, traversée de poissons : mémoire du cinquième Jour, où l’abîme lui-même devient fécond. Et les oiseaux, suggérés dans ce vaste ordre du vivant, prolongent cette montée de la vie qui va de l’onde au souffle, de la racine à l’aile, de la matière à l’élan.
Enfin, avant que le septième Jour Dieu ne se repose sur nous de conduire sa Création à bonne fin, voici les animaux du sixième Jour, bêtes dociles ou plus vives, toutes rassemblées dans une paix qui n’est pas encore blessée, et tournées vers leur Dieu. Rien ici n’est livré à la prédation. Et voici ce petit lapin blanc, aux pieds mêmes du Verbe créateur, il s’est mis de son côté. La plus humble des créatures, la plus faible, la plus vulnérable, et donc la plus inoffensive, a choisi la meilleure part, celle qui ne lui sera pas enlevée, près de la source. Déjà, l’artiste nous montre en quoi consiste l’imitation de Jésus Christ.
Voilà, le Paradis est prêt. Le jardin d’Éden attend. Qui ? L’homme et la femme ? Mais où sont-ils ? S’ils manquent à l’image, n’est-ce pas pour nous inviter à y entrer ? Car nous sommes attendus dans ce jardin ; nous sommes invités à venir y vivre pour y découvrir qu’être créé, ce n’est pas seulement commencer à être, c’est être voulu. C’est être désiré, et désiré uniquement par Amour. C’est être appelé à l’être par notre nom, celui que Dieu seul sait prononcer, en lui conférant toutes ses potentialités d’Amour, de Béatitude et de Gloire.
Alors, oui :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre,
Qui nous porte et nous nourrit,
Qui produit la diversité des fruits,
Avec les fleurs diaprées et les herbes. »
Pierre-Marie Varennes
La Création (v. 1480-1490), enluminure tirée du Ms 101, fol. 7, Getty Museum, Los Angeles. Image : Courtesy of Getty’s Open Content Program.
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Le petit lapin qui a choisi la meilleure part
Le 1 septembre 2026
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Du 1er septembre au 4 octobre, fête de saint François d’Assise – dont l’année 2026 marque le huitième centenaire de la mort –, l’Église nous fait entrer dans « le temps de la Création ». Dans l’esprit de ce temps, nous allons contempler cette enluminure peinte vers 1480, qui nous vient de cette fin du Moyen Âge où l’image, avec son langage poétique et symbolique, nous place à l’avant-scène même de l’acte créateur.
Et maintenant, regardez
Regardez comme tout commence non pas dans la matière, mais dans la gloire. Il n’y a pas d’abord un chaos pré-big bang, il y a l’or. Cette nappe ardente, silencieuse, souveraine, qui ne représente pas une chose, mais la condition de l’Être : la gloire. L’or, ici, c’est l’éclat de la gloire, c’est la lumière lorsqu’elle n’a pas encore rencontré d’obstacle ; c’est le premier fiat encore tout vibrant dans l’espace de Dieu ; c’est le premier matin du monde avant même que l’aurore ait reçu un nom. Dieu dit : « Que la lumière soit ! » (Gn 1, 3). Le fond or ne meuble pas l’image : il la fonde. Il n’orne pas le monde : il dit sa source, sa vie et son accomplissement. Il est la signature de la lumière incréée. C’est le premier jour qui persiste derrière tous les jours. C’est le « Que la lumière soit » qui ne finit pas de retentir. C’est la clarté d’avant le soleil, la clarté de Dieu, la clarté de la lumière qui ne décline pas, l’éclat de la gloire divine, par lequel la Création est une transfiguration.
Et voici, au seuil du monde, la Lumière incréée née de la Lumière incréée, le premier-né, avant toute créature. Voyez : tout est créé par Lui et pour Lui (Col 1, 15.16). Voyez, déjà, avant même la création de l’homme et de la femme, c’est une figure humaine qu’à raison l’enlumineur nous donne à contempler. Mais ce n’est pas le vieillard auguste auquel tant d’images nous ont habitués pour représenter le Père : c’est un homme jeune. Oui, c’est bien Lui : c’est déjà le Christ, avant Bethléem, avant Nazareth, avant le Jourdain, avant la Croix, avant le tombeau vide, le Christ dans son éternité créatrice : le Verbe. Car l’Écriture, lorsqu’elle raconte l’œuvre des six Jours, scande cette formule décisive : « Dieu dit. » Dieu dit et c’est fait. Dieu crée par sa Parole. Or la Parole de Dieu n’est pas un souffle perdu dans l’air : elle est Quelqu’un. Elle est le Fils, l’Unique Engendré, l’Image du Dieu invisible, Celui en qui tout fut créé (idem).
La main qui parle
Aussi l’enlumineur l’a-t-il revêtu de tous ses signes. Sa jeunesse d’abord : non le témoignage passager de son âge, mais l’éternelle nouveauté du Fils. Son nimbe bleu rayonné d’or : le bleu des hauteurs célestes, l’or de la gloire, de la lumière qui ne décline pas. Sa couronne le sacre Roi de l’univers, mais d’une royauté bouleversante : il ne monte pas sur le trône pour dominer les autres, il va en descendre pour les y élever ; il n’a pas des sujets sous ses pieds, mais des frères et des sœurs dont il va laver les pieds ; il ne fait pas peser sur l’humanité sa toute-puissance divine ; par amour, il va se faire homme pour que l’homme devienne Dieu. Et précisément, son manteau rouge, qui recouvre sa tunique bleu céleste, dit son Amour ardent, sa vie donnée, son sang déjà mystérieusement versé dans l’aurore même de la Création. Et ses mains ! La droite est la main du Pantocrator, la main du Christ Tout-Puissant : la main qui parle, la main créatrice qui dit « fiat » et c’est fait. La main gauche, elle, est ouverte ; elle aussi parle, elle dit : « Père, que ta volonté soit faite. »
Alors, par l’image, l’artiste nous donne à voir la Parole qui déploie sa puissance créatrice. En haut à droite, voici le firmament du deuxième Jour, déployé comme un grand manteau bleu dans lequel les nuées dispensent la fraîcheur du premier matin. Dans ce ciel sont allumés les luminaires du quatrième Jour. Qu’ils aient un visage n’est pas naïveté, c’est un langage poétique :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
Spécialement messire frère Soleil,
Par qui tu nous donnes le jour, la lumière ;
Il est beau, rayonnant d’une grande splendeur,
Et de toi, le Très Haut, il nous offre le symbole.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles :
Dans le ciel tu les as formées, claires, précieuses et belles. »
La meilleure part
Plus bas paraît la terre émergée du troisième Jour, avec ses plantes, ses arbres, ses verdures, cette première nappe végétale qui déjà couvre le sol comme un autel. En bas, l’eau remue d’une vie légère, traversée de poissons : mémoire du cinquième Jour, où l’abîme lui-même devient fécond. Et les oiseaux, suggérés dans ce vaste ordre du vivant, prolongent cette montée de la vie qui va de l’onde au souffle, de la racine à l’aile, de la matière à l’élan.
Enfin, avant que le septième Jour Dieu ne se repose sur nous de conduire sa Création à bonne fin, voici les animaux du sixième Jour, bêtes dociles ou plus vives, toutes rassemblées dans une paix qui n’est pas encore blessée, et tournées vers leur Dieu. Rien ici n’est livré à la prédation. Et voici ce petit lapin blanc, aux pieds mêmes du Verbe créateur, il s’est mis de son côté. La plus humble des créatures, la plus faible, la plus vulnérable, et donc la plus inoffensive, a choisi la meilleure part, celle qui ne lui sera pas enlevée, près de la source. Déjà, l’artiste nous montre en quoi consiste l’imitation de Jésus Christ.
Voilà, le Paradis est prêt. Le jardin d’Éden attend. Qui ? L’homme et la femme ? Mais où sont-ils ? S’ils manquent à l’image, n’est-ce pas pour nous inviter à y entrer ? Car nous sommes attendus dans ce jardin ; nous sommes invités à venir y vivre pour y découvrir qu’être créé, ce n’est pas seulement commencer à être, c’est être voulu. C’est être désiré, et désiré uniquement par Amour. C’est être appelé à l’être par notre nom, celui que Dieu seul sait prononcer, en lui conférant toutes ses potentialités d’Amour, de Béatitude et de Gloire.
Alors, oui :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre,
Qui nous porte et nous nourrit,
Qui produit la diversité des fruits,
Avec les fleurs diaprées et les herbes. »
Pierre-Marie Varennes
La Création (v. 1480-1490), enluminure tirée du Ms 101, fol. 7, Getty Museum, Los Angeles. Image : Courtesy of Getty’s Open Content Program.
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