Les trésors de la rédaction

Viens, Seigneur Jésus !

Par Père François-Xavier Ledoux

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La liturgie ne se contente pas de rappeler le salut accompli : elle fait vivre dès aujourd’hui l’espérance du Royaume à venir.

Passée la Toussaint, la liturgie de l’Église semble concentrer les derniers dimanches du temps ordinaire sur l’« avènement de Jésus Christ, notre Sauveur ». Ce faisant, elle attire notre regard sur l’étape finale de l’économie du salut, celle des « derniers temps » que la résurrection du Christ a inaugurés et pendant lesquels l’Église attend le retour en gloire de son maître ainsi que la « résurrection des morts et la vie éternelle », selon sa confession de foi. C’est ce qu’on appelle communément l’eschatologie. Or, dès les premiers temps du christianisme, la liturgie a été le lieu privilégié où l’espérance de l’Église se manifestait, exprimant d’une manière exemplaire cette vision eschatologique centrée sur la résurrection du Christ et sur l’attente de sa venue, en ramenant tout à la célébration du mystère pascal, synthèse lui-même de l’histoire du salut. Aussi peut-on dire que parler de liturgie et d’eschatologie constitue une quasi-tautologie. Car la liturgie cherche à réaliser en acte ce que l’eschatologie annonce prophétiquement.

Le temps et l’année liturgique

Ainsi le dimanche est-il le « jour du Seigneur » qui vient, jour de la Résurrection, à la fois au premier jour de la semaine, de la Création, et au huitième jour, jour de recréation. De même, l’année liturgique exprime l’orientation eschatologique de l’Église qui, au long du cycle annuel, célèbre le mystère du Christ, y compris l’« attente de la bienheureuse espérance et du retour du Seigneur ». Or cette attente résulte avant tout du mystère de Pâques[1]. Le temps pascal est donc le vrai temps où se célèbre l’eschatologie. Mais il y aussi l’Avent, temps de l’attente du Seigneur comme juge (en lien avec Pâques) ; les derniers dimanches de l’année liturgique qui culmine dans la fête du Christ Roi ; la Toussaint et la commémoraison des fidèles défunts ; l’Assomption de Marie (image eschatologique et prémices de la réalité future que l’Église attend dans l’espérance) ; les fêtes de saints et de martyrs…

Les sacrements

Les sacrements ne valent que pour le temps présent et disparaîtront au bénéfice de la pleine communion avec Dieu, qu’ils ont actuellement pour charge d’annoncer et dont ils donnent le gage. « Ils sont caractéristiques du temps eschatologique de l’“entre-deux” dans lequel nous sommes selon la foi chrétienne » (L.-M. Chauvet). Prenons seulement l’eucharistie. Située entre les deux pôles de l’eschatologie – la résurrection du Seigneur et sa seconde venue –, elle est à la fois le mémorial qui actualise et récapitule tout le mystère du Christ, et l’anticipation sacramentelle, présence qui garantit et en même temps fait désirer la venue définitive du Seigneur, lieu de la participation et de la communion à la liturgie céleste (comme d’ailleurs la liturgie des Heures, qui est la prière qui résonne dans les demeures célestes et à laquelle le Christ unit la louange de l’Église).

Quelques éléments sonores et visuels de la liturgie

L’orientation des églises selon l’axe est-ouest et la prière faite en direction de l’est peuvent être mises en rapport avec l’attente eschatologique : le Christ, Soleil de justice (Ml 3, 20), reviendra de l’est lors de sa parousie. De même, la croix dans le chœur, qui n’est pas la croix du Golgotha mais la croix eschatologique, est le signe triomphal du Fils de l’homme qui apparaîtra au ciel à l’orient lors de sa parousie (Mt 24, 27-30)[2]. Mais aussi, comme l’écrit Louis-Marie Chauvet, « de nombreux éléments du dispositif visuel et sonore de la liturgie témoignent du “déjà-là” du salut. Sans être aussi sensible que la liturgie byzantine à l’atmosphère de “ciel sur la terre”, la liturgie romaine n’en manifeste pas moins la joie du salut, à travers les jeux de l’orgue, les chants de jubilation (Alléluia) et hymnes d’action de grâce, les luminaires, les décorations picturales ou florales de l’autel, de l’ambon, de la croix, du lectionnaire, etc. Dans le même sens, le fait de prier debout le dimanche [et tout le temps pascal] était le signe de la participation au monde nouveau inauguré par la Pâque du Christ ». Toutefois, toute célébration liturgique conserve une certaine réserve eschatologique car « les chrétiens vivent dans un monde qui continue de s’éprouver comme n’étant pas encore sauvé », marqué notamment par le problème du mal et de la souffrance…

Les prières de la messe

Le rituel eucharistique est tout entier marqué par cette « trace eschatologique » qui traverse les textes liturgiques de la messe. Depuis le début de la célébration, avec la formule de salutation : « Le Seigneur soit avec vous… », jusqu’à la formule d’envoi : « Allez, dans la paix du Christ », s’exprime très bien cette tension entre le « déjà-là » de la présence du Seigneur et le désir de sa venue définitive. Ainsi, au cœur de la prière eucharistique, alors même que se réalise la présence du Seigneur, en son corps et son sang, nous crions : « Viens, Seigneur Jésus ! », tout en nous rappelant non seulement que la parousie est un événement à venir, une dimension de l’histoire du salut, accomplie en Christ et remémorée à chaque eucharistie sous l’action de l’Esprit Saint, mais que les derniers temps sont effectivement commencés. Dès lors, les chrétiens participent déjà au renouvellement de toutes choses inauguré par la résurrection de leur Seigneur, à commencer par la communion entre tous. « Heureux les invités au repas du Seigneur ! » On évitera alors la déformation malheureuse : « Heureux ‘‘nous qui sommes invités’’… », qui restreint les invités aux membres présents et supprime ainsi la dimension eschatologique du festin des noces de l’Agneau, qui s’étend à tous les hommes. De même, les oraisons après la communion soulignent la continuité du don reçu et de la plénitude vers laquelle on tend : le désir des biens célestes et la nécessité d’un engagement au service de la charité et de la justice dans le monde.

Une liturgie de l’espérance incarnée

L’Église en prière ne réserve donc pas l’eschatologie aux seuls dimanches de la fin du temps ordinaire ou aux premiers de ceux de l’Avent. En réalité, tout lelangage de la liturgie est un langage eschatologique, car les rites, les gestes, les symboles (vêtements, ameublement, chant, musique, icônes…), l’année et le temps, etc., sont tous chargés d’une valeur eschatologique qui est inhérente à leur statut liturgique. Ancrée dans le mystère de Pâques et de la Pentecôte, la liturgie tend vers la parousie comme vers le moment définitif de son être ; elle se sent déjà en ce monde en communion avec la gloire des bienheureux. Ce n’est pas pour autant que la liturgie, dans son essence et dans ses expressions actuelles se désintéresse du présent historique et de l’avenir de l’humanité. Faisant de la charité la conséquence logique de la communion au sacrifice pascal du Christ, la liturgie révèle où se trouvent la vraie loi de la transformation du monde et la dimension qui donne à l’activité humaine sa valeur d’éternité.

À l’opposé, toute tentative de renfermer la vie chrétienne dans le présent historique ou dans l’avenir immédiat est désavouée par la liturgie ; avec son espérance eschatologique, elle fait découvrir le sens ultime de l’homme et de l’Église. Comme l’écrivait le cardinal Ratzinger, « [la liturgie, chrétienne] accomplit à la fois les promesses de l’Ancien Testament et la quête religieuse de l’humanité. Elle reste toutefois une liturgie de l’espérance car elle aussi est marquée du sceau de l’absence. Le nouveau Temple, non édifié de main d’homme, existe déjà, mais à l’état de formation. Les bras du Crucifié sont grands ouverts pour nous accueillir, mais les retrouvailles de Dieu et de l’humanité, dans cette étreinte, n’en sont qu’à leurs débuts. La liturgie chrétienne est une liturgie pérégrine, en chemin vers la transfiguration de toutes choses – le moment où Dieu sera tout en tous[3]. »

Raison de plus, sans doute, pour aimer ce monde avec toute la foi dont nous sommes capables, dans la liberté de l’espérance.


[1]. À l’origine, la veillée pascale était le moment où l’on attendait le retour du Seigneur. Encore au ive siècle, des textes de Jérôme, Augustin… en attestent.
[2]. C’est ce que représentent très bien les croix paléochrétiennes lumineuses (en or) et aux bras élargis au bout, sur fond de ciel étoilé avec des symboles rappelant le paradis ou le jugement dernier.
[3]. Joseph Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, Ad solem, Genève, 2000, p. 41.


©MGF no 240, novembre 2012

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Père François-Xavier Ledoux

Musicien et chanteur, titulaire d’un master en théologie sacramentelle et liturgique, le père François-Xavier Ledoux, dominicain, a contribué à la réflexion sur la musique et le chant dans la liturgie. Agrégé de lettres classiques, il se consacre actuellement à l’enseignement des langues anciennes.

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