« Un semeur sortit pour semer. »
Ainsi commence le monde, ainsi commence l’Évangile, ainsi commence le tableau…
Le bras s’élance, la main s’ouvre, les grains s’envolent pour retomber comme une pluie qui féconde la terre. Et dans ce geste, il y a la parabole entière, la bonne terre et la moisson.
À perte d’horizon, voici la terre arable. La terre qui s’ouvre, la terre que la main de l’homme a délivrée de la pierre, purifiée du hallier, arrachée au maudissement comme une promesse qui va être tenue. À perte d’horizon, voici la terre préparée, les mains ouvertes.
Non pas la pierraille où les semis brûlent, non pas le roncier où la jeune pousse est étranglée, mais cet immense champ fertile comme des entrailles qui attendent d’être fécondées.
À perte d’horizon, Seigneur, voici donc ce guéret, fruit du travail des hommes.
Terre façonnée par la sueur, sanctifiée par le labeur, terre où chaque labour est un acte de foi, où chaque sillon ouvert est un acte d’espérance, où chaque abonnissement est un acte de charité.
Or, Jean-François Millet (1814-1875) nous a placés, nous, spectateurs de son œuvre, en position d’en devenir les acteurs : nous sommes situés si bas, presque au niveau du sol, que nous en devenons nous-mêmes un des sillons. Devant ce tableau, nous sommes part de la bonne terre qui va être fécondée par le geste auguste du Semeur. C’est que cette terre, fruit du travail des hommes, c’est notre cœur. Notre cœur retourné, brisé, labouré, ouvert, offert : affranchi de la dureté des caillasses, libéré de l’étreinte des ronces. Bénis soient les cœurs arables…
Millet a peint un paysan qui sème. Il nous donne à le voir en contre-plongée : nous le contemplons d’en bas, ce qui l’exhausse et l’exalte. Sa silhouette est dessinée par la lumière du soleil couchant qui transperce les nuages, procédé qui permettait, sur les bas-reliefs antiques, de désigner les hommes providentiels. Son geste est ample, théâtral, bras tendu : une dynamique qui relève plus des monuments érigés sur nos places en l’honneur des hommes célèbres que de la peinture narrative.
Le Mystère des mystères
Cette monumentalité conférée par Millet à son expression picturale n’est pas vaine : voici que ce paysan sème comme déjà au matin du monde semait Abel le Juste ; et comme Jésus de Nazareth semait sa parole quand les temps furent accomplis. Millet a peint ce que lui-même confessait : « Le paysan, dans son travail, est comme un prêtre dans sa messe. » Alors tout devient clair : le pas est procession, la main est bénédiction, la terre est autel. Car semer, c’est commencer d’accomplir le mystère où le grain, tombé en terre, meurt pour vivre, se perd pour se multiplier, disparaît pour ressusciter. Mystère des mystères où Dieu n’explique rien, mais finalement accomplit tout en nous, pour nous.
Van Gogh considérait Millet comme « le semeur de l’art moderne ». Et, c’est vrai, il l’a été parce qu’il a montré que l’art n’a besoin ni d’or, ni de marbre, ni de grand style pour être expression du sacré, mais seulement d’un paysan qui avance, d’un bras qui s’ouvre, d’un grain qui tombe en terre. Il a regardé l’homme humble, et il y a discerné l’homme élevé au rang du divin ; il a regardé la terre, et il y a discerné la table de la Cène ; il a regardé le travail, et il y a discerné une liturgie ; il a contemplé la terre et le travail des hommes et il y a discerné, du labour à la moisson, l’histoire du Salut. Et depuis, tout artiste qui cherche la vérité plutôt que l’apparence — la présence qui parle à l’âme, plutôt que l’affèterie qui parle à la superbe — sème dans le sillon qu’a ouvert Jean-François Millet, berger dans son enfance, laboureur dans son adolescence, devenu, devant son chevalet, expert ès paraboles.
Pierre-Marie Varennes
Le Semeur (v. 1865), Jean-François Millet (1814-1875), The Clark Art Institute, MA, USA. © 2011 Sterling and Francine Clark Art Institute / photo Michael Agee.
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Bénis soient les cœurs arables
Le 1 juillet 2026
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« Un semeur sortit pour semer. »
Ainsi commence le monde, ainsi commence l’Évangile, ainsi commence le tableau…
Le bras s’élance, la main s’ouvre, les grains s’envolent pour retomber comme une pluie qui féconde la terre. Et dans ce geste, il y a la parabole entière, la bonne terre et la moisson.
À perte d’horizon, voici la terre arable. La terre qui s’ouvre, la terre que la main de l’homme a délivrée de la pierre, purifiée du hallier, arrachée au maudissement comme une promesse qui va être tenue. À perte d’horizon, voici la terre préparée, les mains ouvertes.
Non pas la pierraille où les semis brûlent, non pas le roncier où la jeune pousse est étranglée, mais cet immense champ fertile comme des entrailles qui attendent d’être fécondées.
À perte d’horizon, Seigneur, voici donc ce guéret, fruit du travail des hommes.
Terre façonnée par la sueur, sanctifiée par le labeur, terre où chaque labour est un acte de foi, où chaque sillon ouvert est un acte d’espérance, où chaque abonnissement est un acte de charité.
Or, Jean-François Millet (1814-1875) nous a placés, nous, spectateurs de son œuvre, en position d’en devenir les acteurs : nous sommes situés si bas, presque au niveau du sol, que nous en devenons nous-mêmes un des sillons. Devant ce tableau, nous sommes part de la bonne terre qui va être fécondée par le geste auguste du Semeur. C’est que cette terre, fruit du travail des hommes, c’est notre cœur. Notre cœur retourné, brisé, labouré, ouvert, offert : affranchi de la dureté des caillasses, libéré de l’étreinte des ronces. Bénis soient les cœurs arables…
Millet a peint un paysan qui sème. Il nous donne à le voir en contre-plongée : nous le contemplons d’en bas, ce qui l’exhausse et l’exalte. Sa silhouette est dessinée par la lumière du soleil couchant qui transperce les nuages, procédé qui permettait, sur les bas-reliefs antiques, de désigner les hommes providentiels. Son geste est ample, théâtral, bras tendu : une dynamique qui relève plus des monuments érigés sur nos places en l’honneur des hommes célèbres que de la peinture narrative.
Le Mystère des mystères
Cette monumentalité conférée par Millet à son expression picturale n’est pas vaine : voici que ce paysan sème comme déjà au matin du monde semait Abel le Juste ; et comme Jésus de Nazareth semait sa parole quand les temps furent accomplis. Millet a peint ce que lui-même confessait : « Le paysan, dans son travail, est comme un prêtre dans sa messe. » Alors tout devient clair : le pas est procession, la main est bénédiction, la terre est autel. Car semer, c’est commencer d’accomplir le mystère où le grain, tombé en terre, meurt pour vivre, se perd pour se multiplier, disparaît pour ressusciter. Mystère des mystères où Dieu n’explique rien, mais finalement accomplit tout en nous, pour nous.
Van Gogh considérait Millet comme « le semeur de l’art moderne ». Et, c’est vrai, il l’a été parce qu’il a montré que l’art n’a besoin ni d’or, ni de marbre, ni de grand style pour être expression du sacré, mais seulement d’un paysan qui avance, d’un bras qui s’ouvre, d’un grain qui tombe en terre. Il a regardé l’homme humble, et il y a discerné l’homme élevé au rang du divin ; il a regardé la terre, et il y a discerné la table de la Cène ; il a regardé le travail, et il y a discerné une liturgie ; il a contemplé la terre et le travail des hommes et il y a discerné, du labour à la moisson, l’histoire du Salut. Et depuis, tout artiste qui cherche la vérité plutôt que l’apparence — la présence qui parle à l’âme, plutôt que l’affèterie qui parle à la superbe — sème dans le sillon qu’a ouvert Jean-François Millet, berger dans son enfance, laboureur dans son adolescence, devenu, devant son chevalet, expert ès paraboles.
Pierre-Marie Varennes
Le Semeur (v. 1865), Jean-François Millet (1814-1875), The Clark Art Institute, MA, USA. © 2011 Sterling and Francine Clark Art Institute / photo Michael Agee.
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