Le Christ et la Cananéenne (vers 1550-1555), anonyme, Amsterdam, Rijskmuseum.
Une scène de guérisons
C’est un étrange tableau, au décor presque onirique, que Le Christ et la Cananéenne, acquis début 2025 par le Rijksmuseum. La légèreté bleutée des lointains, la grande ruine antique abandonnée qui occupe l’essentiel du paysage, la forte individualisation des traits des personnages, sans compter l’anonymat de son auteur, autant de caractéristiques qui lui confèrent une séduisante originalité. Certes, l’arrière-plan demeure ici secondaire par rapport à la scène évangélique : nous ne sommes pas dans le registre d’un Joachim Patinier ; mais ces ruines échevelées, gagnées par la végétation, et où des curieux se promènent au risque de chuter, ont paru aux experts assez singulières pour que l’auteur soit rapproché des peintres flamands romanistes, c’est-à-dire formés en Italie, comme Martin van Heemskerck dont une vue du Colisée, conservée au musée des beaux-arts de Lille, a quelque parenté avec la ruine de notre panneau. On avance aussi les noms de Jan Swart van Groningen, Pieter Coecke van Aelst ou Lambert van Noort, comme peintres autour desquels il aurait pu graviter.
Ce paysage italianisant, propre à séduire le public par son caractère ornemental, permet de représenter sur le même espace pictural deux passages évangéliques. Au premier plan, la Cananéenne, à genoux, implore Jésus qui s’arrête en pleine marche pour l’écouter. Entre eux se tiennent deux disciples dont les gestes indiquent qu’ils intercèdent pour elle. Celui qui est placé, un peu maladroitement, de dos, constitue un intermédiaire, dans les lignes et les couleurs, entre Jésus et la femme qui vient demander la guérison de sa fille. Nous suivons le texte de « Mat XV », comme l’indique l’inscription sur une pierre à gauche. Au second plan à droite, sous l’immense arche de briques, ont lieu des guérisons : on aperçoit Jésus près d’un homme assis sur une sorte de brancard ; par la droite arrive, à dos d’homme, un infirme. Au pied de la colonne torsadée, on lit « Mat XIIII », en référence aux versets 14 et 35-36 du chapitre 14. Le tableau aurait pu s’intituler Jésus thaumaturge.
Un itinéraire de conversion
Le cœur de l’épisode principal que nous pourrons entendre au début du mois d’août, est la persévérance de la femme, mise en valeur sur ce tableau par la douceur de ses traits et son expressivité gestuelle. En effet, c’est par trois fois qu’elle demande à Jésus de guérir sa fille. Les deux premières fois, il a objecté à sa demande en rappelant, et d’abord aux disciples, qui servent de médiateurs, sa mission première : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15, 24). Puis : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens » (v. 26). Il semble qu’elle parvienne à faire dévier Jésus de son but, en s’obstinant et s’humiliant : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres » (v. 27). Le panneau que l’on peut désormais voir au Rijksmuseum illustre le moment où, prosternée, elle utilise les mots mêmes qui devaient la rebuter pour demander encore. Comme dans la plupart des mises en scène de ce passage, les petits chiens métaphoriques sont représentés. L’un d’eux regarde même le disciple d’un air tout à fait attendrissant. La miséricorde du Seigneur déborde devant tant de foi : l’enfant est guérie à distance.
Pour que la femme reconnaisse en cet homme le « Seigneur » et le « fils de David » (v. 22), elle qui n’est pas descendante d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, il a fallu la double urgence de la détresse et de la conversion. Elle a quitté Tyr et Sidon pour le chercher, tandis que symétriquement le Sauveur a quitté le lac de Génésareth pour « se retirer » (cf. v. 21). Elle est venue le déranger, ce que manifeste bien la torsion du buste du Christ sur notre panneau.
Un moment de libération
Et pourtant, juste après, Jésus retournera au lac. Comme s’il n’était venu dans ces confins, au fond, que pour elle, pour les confins de la mission : sauver, après les fils d’Israël, les païens. Canaan est, dans la Bible, une réalité mouvante et ambivalente. Il s’agit d’abord du pays promis à Abraham, puis au peuple guidé par Moïse : pays où coulent lait et miel, mais qu’il faut conquérir. Ce nom provient d’ailleurs d’un des fils de Noé qui, ayant vu son père nu, devint l’esclave de ses frères… Ensuite, Canaan se mue en une sorte de métaphore pour désigner l’anti-Israël : un peuple idolâtre, polythéiste, trompeur, et qui, de manière générale, se conduit mal. En quelque sorte, un peuple aussi maudit qu’Israël est béni. On peut voir en la Cananéenne de Matthieu une descendante des autochtones soumis lors de la conquête. La guérison accordée étend non seulement aux païens, avec libéralité, la miséricorde divine, mais aussi, de manière presque symétrique à la guérison du fils du centurion, elle relève ceux qui étaient courbés, humiliés – l’image des petits chiens le dit parfaitement. Non pas parce que la femme a réclamé, comme les pharisiens et les scribes (auxquels Jésus, dans le passage qui précède la rencontre avec la Cananéenne, reproche leur conception de la pureté), ce qui était dû à son observance d’une loi qui n’était pas la sienne, mais parce qu’elle s’est confessée indigne : devenue un modèle de foi pour tous, elle a alors été rendue participante du salut pour elle et pour sa fille. « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » (Mt 15, 28).
Delphine Mouquin
Agrégée, docteur de lettres modernes
Bibliographie
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Collectif, Lambert Lombard et son temps, cat. exp., Liège, musée de l’art wallon, 30 septembre – 31 octobre 1966, Liège, musée de l’art wallon, 1966.







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