Les trésors de la rédaction

Prier avec ses pieds

Par Père Luc de Bellescize

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L’été est propice aux pèlerinages et aux marches méditatives. Parce qu’elle nous ramène au silence et à l’intériorité, la marche est un chemin privilégié pour renouer avec la prière.

Il y a une joie du pèlerinage. On chante les psaumes des montées, de hauteur en hauteur, comme l’enfant Jésus à 12 ans avec ses parents, dans la caravane bruyante de cris, d’odeurs d’épices et de cuisine, de mères surprotectrices et de parfums lourds. Que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir, si je n’élève Jérusalem au sommet de ma joie (Ps 136, 6). La joie est un sommet, une montagne sainte qu’il nous faut gravir. Marcher, c’est prier avec ses pieds. Avec sa douleur, avec son passé. Avec son espérance. « Il y a en moi une eau vive et qui murmure : Viens vers le Père », écrit saint Ignace d’Antioche au seuil de son martyre. On marche pour retrouver le murmure de la source vive que les soucis du monde, la séduction de la richesse et toutes les autres convoitises (Mc 4, 19) ont étouffé en nos cœurs. On marche pour quitter le vieil homme de péché et revêtir l’homme nouveau, à l’image du Christ. Encore faut-il accepter de se laisser déranger par l’appel de la route. Il n’y a rien de plus contraire à la vie chrétienne que l’embourgeoisement du cœur, la satisfaction de ceux qui ne manquent jamais de rien à force d’avoir anesthésié en eux tout désir de Dieu. Jusqu’à leur mort, ils ne manquent de rien, dit le psaume, ils jouissent d’une santé parfaite. Leurs yeux qui brillent de bien-être trahissent les envies de leur cœur (Ps 72, 4.7), mais ils sont un troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître (Ps 48, 15).

Apprendre à mourir

Pas de plus grand malheur que celui de ne jamais manquer de rien… « Qu’on me donne l’obscurité puis la lumière, chante Johnny. Qu’on me donne la faim, la soif, puis un festin / Qu’on m’enlève ce qui est vain et secondaire / Que je retrouve le prix de la vie, enfin. » Si nous n’avons jamais besoin de rien, nous ne deviendrons jamais des âmes de prière. « Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant » (Lc 6, 25). Dieu n’est pas « un fumeur de havanes », comme le chantait Gainsbourg. Le Christ n’est pas assis comme un sénateur satisfait dans un fauteuil club. Il durcit sa face pour monter à Jérusalem et vivre sa Pâque. « Pâque » vient du mot hébreu pessah, passage. Au fond, pourquoi prier, sinon pour apprendre à mourir, à vivre sa Pâque, à se détacher de sa vie en ce monde pour la garder dans la vie éternelle ? Prier, c’est offrir le sacrifice du temporel pour basculer dans l’éternel, passer en Dieu à travers la mort. La prière est un chemin vers l’invisible joie, promise à ceux qui ont faim et soif. Abraham, le « père des croyants », demeure le modèle du premier priant : Il partit sans savoir où il allait (He 11, 8). Car au fond, le pèlerin sait que par-delà le terme de sa marche — Jérusalem, Rome, Compostelle ou ailleurs —, il marche vers le mystère du Royaume, dont les temples de la terre sont la préfiguration.

L’homme en marche

« Prier, cela ne marche pas… » Sans doute. Mais prier met l’homme en marche. Il est vrai que les fruits de la prière ne se mesurent pas selon des critères quantifiables ou mercantiles. Mais la beauté de la vie est précisément sa gratuité. Il y a une grandeur de l’inutile. Nous sommes de simples serviteurs (Lc 17, 10), rarement exaucés comme ils le veulent. « Que ta volonté soit faite », disons-nous dans le Notre Père. C’est-à-dire : pas forcément la mienne. « Do ut des » définit la prière païenne. On pourrait traduire la locution latine par « donnant-donnant ». Combien de fois négocions-nous avec Dieu comme des marchands de tapis : « Si tu me donnes ceci, alors je te promets cela » ? Mais c’est sur le chemin que les lépreux furent purifiés, dans la confiance de l’amour qui espère tout (cf. Lc 17, 12-14). La prière desserre les liens de nos esclavages et nous remplit peu à peu de l’Esprit Saint comme une source vive. Elle finit par affleurer sur nos visages et nous remplit de la joie des pèlerins parvenus au soir de leur marche, à l’aube où tout commence : Quelle joie quand on m’a dit : « Nous irons à la maison du Seigneur ! » Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem ! (Ps 121, 1-2).


©MGF no 357, Août 2022

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Père Luc de Bellescize

Le père Luc de Bellescize est prêtre du diocèse de Paris et vicaire à la paroisse Saint-Vincent-de-Paul.

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