Depuis les premiers temps du christianisme, les saintes espèces du pain et du vin consacrés sont non seulement consommées pendant la liturgie eucharistique, mais aussi conservées. Quel est le sens de cette conservation du Saint-Sacrement ? Quelle est la fonction essentielle de la « sainte réserve » comme on l’appelle parfois ? Par un bref parcours historique et théologique, cherchons à redécouvrir, pour nous-mêmes et pour nos communautés, la signification profonde de l’eucharistie, et la place de son culte en dehors de la messe.
La conservation de l’eucharistie
Au soir du Jeudi saint, Jésus Christ établit le mémorial de sa Passion et de sa résurrection : « Prenez, mangez : ceci est mon corps » (Mt 26, 26) ; « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi » (1 Co 11, 25). L’eucharistie est fondamentalement célébrée pour être mangée et bue, en mémoire du Seigneur. Toutefois, nombreux sont les premiers auteurs chrétiens qui rapportent que, pendant les persécutions (1), des fidèles conservaient sur eux des restes de l’eucharistie, dans des vases, des petites boîtes ou des sortes de médaillons. Ils pouvaient ainsi porter la communion ou communier eux-mêmes en danger de mort. Après l’officialisation du christianisme, au IVe siècle, cette pratique s’estompe au profit d’une conservation de l’eucharistie en vue de la communion portée aux malades. Le pain consacré (mais aussi parfois le vin) est gardé à l’intérieur des édifices du culte, dans des vases, puis progressivement dans des objets précieux spécifiques telles les colombes eucharistiques, ou plus tard, les pyxides. Cette conservation ne fait pas l’objet d’une pratique d’adoration, même si, bien sûr, la qualité des objets dans lesquels l’eucharistie est conservée dit tout le respect et la vénération dont on l’entoure en dehors de sa célébration.
La fête du Saint-Sacrement
Durant la période médiévale, la dimension sacrificielle de l’eucharistie – l’actualisation du sacrifice du Christ permet d’offrir son corps et son sang, les mérites de sa Passion, en vue de l’obtention de grâces – devient prépondérante. Les célébrations eucharistiques se multiplient, se privatisent et se cléricalisent. Les fidèles en deviennent progressivement spectateurs passifs. Ils perdent l’habitude de communier. Des théologiens mettent en doute la réalité de la présence du Christ dans l’eucharistie. À tel point que le concile de Latran IV affirme la transsubstantiation du pain et du vin en corps et sang du Seigneur, et décrète l’obligation annuelle de la confession suivie de la communion, en la fête de Pâques. En 1264, le pape Urbain IV, à la suite de révélations de sainte Julienne du Mont-Cornillon, instaure la fête du Saint-Sacrement. À défaut de favoriser un retour à une communion fréquente des fidèles, cette fête établit l’importance du culte rendu à l’eucharistie, en dehors de la messe, par l’adoration, les processions eucharistiques et le salut du Saint-Sacrement. On voit apparaître, dans les églises, les édicules et les monstrances eucharistiques (ancêtres des chapelles du Saint-Sacrement et des ostensoirs).
La « présence réelle »
Trois siècles plus tard, dans le contexte polémique né avec la Réforme, le concile de Trente précise les canons de Latran IV en affirmant : « Après la consécration du pain et du vin, notre Seigneur Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, est vraiment, réellement et substantiellement contenu sous l’apparence de ces réalités sensibles. » L’adverbe « réellement » renvoie ici au caractère tangible de la présence du Christ, qui peut être vu, touché, mangé et bu. Cette affirmation est donc le fondement de ce que l’on appelle communément la « présence réelle » du Christ dans le Saint-Sacrement. Pour signifier concrètement le caractère central de cette foi en la « présence réelle », l’Église catholique va imposer l’installation du tabernacle au centre de l’autel. La « sainte réserve » devient ainsi le point de mire de la prière des fidèles, et le culte rendu à l’eucharistie en dehors de la messe déploie tous ses fastes. Toutefois, les fidèles communient toujours aussi peu au cours de la liturgie eucharistique, malgré le souhait vivement exprimé par le concile de Trente : « Qu’à chaque messe, les fidèles qui y assistent ne se contentent pas de communier spirituellement, mais reçoivent encore réellement le sacrement eucharistique. » Ici, l’adverbe « réellement » implique de communier concrètement au corps et au sang du Christ.
Le Christ présent
L’accentuation légitime du concile de Trente sur la « présence réelle » a malheureusement généré parfois des interprétations erronées : la localisation du Christ, qui serait davantage présent dans le tabernacle qu’en tout autre lieu (voire qui y serait enfermé, selon une certaine mystique du « Divin prisonnier »), alors que saint Thomas d’Aquin, le premier, réfute toute idée d’une présence localisée du Seigneur dans les espèces eucharistiques ; la chosification, ou l’instrumentalisation de sa présence, qui fait que l’on emploie les espèces eucharistiques à des fins d’efficacité pratique (par exemple, exposer le Saint-Sacrement pendant une prière de guérison) ; enfin, la virtualisation des autres formes de présence du Christ, qui seraient moins importantes. Pour remédier à ces exagérations et promouvoir une saine théologie de l’eucharistie, le concile Vatican II affirme que « le Christ est toujours là auprès de son Église, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, “le même offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s’offrit alors lui-même sur la croix” et, au plus haut degré, sous les espèces eucharistiques. Il est présent, par sa puissance, dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les saintes Écritures. Enfin, il est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux (Mt 18, 20) (2) ». Ces différents modes de présence sont présentés dans leur complémentarité et dans leur effectivité : la présence du Christ est toujours une action, l’expression de son offrande au Père et aux hommes. En ce sens, le Concile réaffirme la primauté de la célébration de l’eucharistie (action liturgique, sacrifice de la messe, personne du ministre, espèces eucharistiques) sur la conservation de celle-ci et le culte qui lui est rendu en dehors de la messe. Il traduit cela dans la présentation générale du Missel romain par la distinction entre l’autel et le tabernacle : « Il est plus conforme à la vérité du signe que le tabernacle, où la très sainte eucharistie est conservée, ne soit pas sur l’autel où la messe est célébrée » (n° 315).
Discerner le corps
Tout l’enjeu du culte eucharistique est bien, comme le dit saint Paul, de discerner le corps du Seigneur (cf. 1 Co 11, 29). La réserve eucharistique n’est pas le lieu ultime de la présence du Seigneur : le Corps du Christ, c’est l’Église. Ainsi, lorsque le prêtre remporte les hosties consacrées au tabernacle après la communion (PGMR, n° 163), il ne s’agit pas d’une procession eucharistique appelant un déploiement solennel, car le Christ est réellement présent en chacun des membres de l’assemblée qui viennent de communier. Il est présent dans les frères et sœurs auxquels ils sont envoyés. « L’union avec le Christ est en même temps union avec tous ceux auxquels il se donne. Je ne peux avoir le Christ pour moi seul, je ne peux lui appartenir qu’en union avec tous ceux qui sont devenus ou qui deviendront siens. La communion me tire hors de moi-même vers lui et, en même temps, vers l’unité avec tous les chrétiens. Nous devenons “un seul corps”, fondus ensemble dans une unique existence (3). »
La « sainte réserve », constituée en vue de la communion portée aux malades, ne cesse de nous rendre présents au Corps du Christ qu’est l’Église, en nous appelant auprès de ses membres souffrants. Notre adoration du Saint-Sacrement trouve sa vérité dans le soin que nous prenons les uns des autres et nous tourne vers l’accomplissement de tout amour dans l’offrande du Christ.
©MGF no 311, octobre 2018
Notes
1. On pourra lire sur ces aspects historiques l’article de Mauro Piacenza, « La conservation de l’Eucharistie », revue 30 jours, n° 6, 2005.
2. Constitution Sacrosanctum concilium sur la sainte liturgie, n° 7.
3. Benoît XVI, Deus caritas est, n° 14.





